Edito du Président

Heureux qui comme Ulysse... Retour à la politique (12 juil. 15)

par Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République 12 juillet 2015

Le peuple qui inventa la démocratie voilà près de 2500 ans, par la témérité de son vote, vient de signifier le retour du politique. C’est la victoire de la volonté sur la résignation, de l’audace sur les dogmes, de la démocratie politique sur le diktat de la finance.

On pensera ce qu’on veut des responsabilités, au demeurant largement partagées, de la situation catastrophique de l’économie grecque. Mais ce référendum exprime d’abord la plus noble des volontés, celle des hommes de maîtriser leur destin. L’avenir dira si cette victoire de la démocratie se confirme. On se souvient du sort qui fut fait aux votes des peuples français et irlandais lorsqu’ils s’opposèrent à la réforme de la Constitution européenne. Mais il est heureux que les peuples redécouvrent leur dignité et leur audace, alors que les dogmes quasi-religieux de la finance avaient fini par imposer l’idée que les Etats, comme les peuples, seraient impuissants face aux dieux du marché. Que l’Europe n’aurait d’autre perspective qu’une zone de libre-échange. Cela ne signifie pas que l’on puisse céder à n’importe quelle démagogie. Mais ce vote démontre que la politique est chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls experts. Et qu’il appartient aux élus d’incarner cette espérance politique dont l’absence ouvre la voie aux populismes.

L’onde de choc du message, porté par l’immense majorité du peuple grec, pourrait inspirer, bien au-delà des frontières hellènes. C’est le projet européen, sa dimension politique, sociale, culturelle, au service des hommes, qu’il convient de renégocier. C’est aussi, ici et maintenant, l’opportunité de rendre au peuple français la confiance dans les principes républicains et dans ses élus.

Sept mois après les attentats barbares de janvier, quelques semaines après les massacres en Isère, en Tunisie, après les menaces de mort réitérées contre des défenseurs de la liberté de conscience, contre les rédactions de Charlie et de Marianne, les choses se figent, le climat se tend. Des intellectuels dits de gauche accusent les laïques d’ "islamophobie" et de racisme [1] ! C’est à nouveau l’arroseur-arrosé ! Paradoxale situation qui n’est pas sans rappeler l’époque où tout critique du stalinisme était taxé de fasciste, et tout critique du fascisme, de stalinien. Des incompréhensions et des préjugés, on en vient aux invectives, aux injures, aux menaces. La haine, la peur s’instillent. Des responsables d’un éminent parti de gauche imaginent gagner le vote des musulmans en pactisant avec des associations communautaristes, en lutte contre la laïcité. Et ce, alors que l’immense majorité des citoyens de culture ou de confession musulmanes ne demandent qu’à être traités comme tous les autres, en citoyens libres et égaux, mêmes droits, mêmes devoirs.

Le pouvoir, le Premier Ministre en particulier, n’ont pas manqué de rappeler leur attachement à la laïcité de la République sans laquelle il n’y a pas de vivre-ensemble possible. Mais cette détermination rencontre des limites. Ici, on hésite, tergiverse, louvoie. Là, on rase les murs avec le souci de ne surtout pas faire de vagues. Sur chaque rive de la politique, de profondes contradictions traversent les partis. Une partie de la droite flirte avec la catho-laïcité, essentiellement tournée contre l’islam. Une partie de la gauche incline au communautarisme, croyant discerner dans la "communauté musulmane" les “nouveaux damnés de la terre” et le prolétariat des temps modernes. La confusion s’impose partout. L’antiracisme est instrumentalisé, partiellement transformé en machine de guerre contre la laïcité. Aberration stupide et malhonnête alors que la laïcité incarne l’universalisme tandis que le communautarisme nourrit le différencialisme. Alors que la laïcité ouvre la voie au dialogue, au cosmopolitisme, à l’émancipation individuelle et collective, à la fraternité. Alors que le communautarisme enferme l’avenir dans le passé, l’humanité dans les racines, l’individu dans la tribu. Curieuse époque où, comme disait Einstein, il est plus facile de briser un atome qu’un préjugé !

Le temps des bisounours est achevé. Les problèmes doivent être formulés. Les solutions doivent être assumées, sans sectarisme, avec courage. Vite. Le déni constitue un grave danger. Ceux qui répètent à l’envi qu’il n’y a pas de problème de laïcité en France font le lit de l’extrême-droite. Celle-ci n’a qu’à attendre tranquillement que le fruit mûr lui tombe dans le bec [2]. Des pans entiers de l’électorat populaire, qui se reconnait de moins en moins dans le spectacle du monde que lui servent politiques et médias, ont déjà basculé dans le vote Front National. En novembre prochain, les élections régionales pourraient marquer une nouvelle et inquiétante montée de l’extrême droite. Ceux qui, à droite et à gauche, imagineraient peut-être s’en servir pour emporter le second tour de la présidentielle, se tromperaient lourdement. Ils ne pourront pas dire “On ne savait pas”.

Plus que jamais : Sapere aude.

Oser prendre les problèmes à bras le corps avant que la fracture culturelle et sociale n’ébranle la banquise républicaine. Ecouter le peuple avant que lui n’écoute plus les élus. Tel est le sens de l’engagement du Comité Laïcité République. Le moment semble venu d’aller plus loin, de dépasser les intérêts de "boutiques", de rassembler les laïques. La rentrée sera donc active. La tâche n’est pas aisée. Mais le peuple grec ne vient-il pas de nous rappeler que, là où il y a une volonté politique, il y a une espérance ?

Patrick Kessel
président du Comité Laïcité République

Quelques conseils de lectures pour les vacances

Période propice à la découverte d’ouvrages qu’on n’a pas toujours le temps de lire pendant l’année. Nous vous recommandons quelques titres déjà évoqués sur notre site.
Eloge du blasphème, de Caroline Fourest (Grasset)
L’homme dévasté, de Jean-François Mattei (Grasset) [3]
La double impasse, de Sophie Bessis (La Découverte) [4]
La pensée égarée, d’Alexandra Laignel-Lavastine (Grasset)
Mais où sont passés les indo-européens ? de Jean-Paul Demoule (Seuil, La Librairie du XXIe siècle)
et pour les enfants comme pour les grands, de notre Secrétaire générale :
Mingus et les souris de Paris, de Florence Sautereau, illustrations de Lou Muriel Parnaudeau (L’Harmattan jeunesse).


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