Note de lecture

J.-F. Mattéi : Déconstruction, post-modernité... dévastation

par Philippe Foussier, président délégué du CLR. 4 mai 2015

Jean-François Mattéi, L’Homme dévasté, Grasset, 286 p., 19 €.

Agrégé de philosophie, docteur ès lettres, universitaire spécialiste de Platon, de Heidegger et de Camus, Jean-François Mattéi est mort en mars 2014. Il laisse avec ce livre un testament d’une grande utilité pour tous les humanistes qui pourront s’interroger en sa compagnie philosophique sur les effets de plusieurs décennies d’influence des penseurs de la post-modernité et des tenants de la déconstruction, les Guattari, Deleuze, Lyotard, Derrida et autres Foucault qui tenaient le haut du pavé intellectuel dans les années 70 et qui ont imprégné les réflexions bien au-delà de leur propre discipline.
Ainsi Foucault invitait-il à « prendre acte de la destitution d’un être qui a régné depuis deux millénaires sous la forme du sujet souverain. C’est l’idée d’homme, telle que la philosophie, la science, l’art, la morale et la religion l’avaient constituée, qui est dorénavant dissoute ». Mattéi démontre comment, avec Lyotard, le tombeau de l’homme a été élevé par cette pensée qui récuse dans une « haine de l’universel » la figure classique de l’homme que nous avons reçue en héritage. La déconstruction tous azimuts de l’homme nous a finalement conduits à sa dévastation.

Mais avant la déconstruction, il y eut la construction et Mattéi, dans la lignée de Platon et de Kant, explique que l’existence est orientée, dans chacun de ses domaines, « par une idée directrice, la vérité pour le savoir scientifique, la justice pour l’action politique et le bien pour la vie morale ». Autrement dit, « que l’on édifie le monde à partir d’un modèle scientifique, l’homme à partir d’un modèle éthique ou le citoyen à partir d’un modèle juridique, le geste d’édification a pour but d’élever la réalité de l’homme à la hauteur d’une idée, l’idée de vérité, l’idée de justice ou l’idée de bien ».

Equerre et compas

Mattéi invite ainsi à considérer les œuvres européennes depuis la Renaissance pour constater que l’homme « a fait l’objet d’un acte constant d’édification », et il insiste sur le double sens de ce terme d’architecture qui désigne d’abord l’acte de construire un temple ou une maison dans lequel l’homme habite en paix. Il signifie ensuite sur le plan moral « l’acte de conduire les hommes à la vertu ». Pour Mattéi, « en l’absence de l’impératif d’édification qui, loin de restreindre la liberté de l’homme, l’accorde à un monde doué de sens, nous n’accéderions pas à l’humanité ».

L’auteur se réfère à Hegel pour placer cette édification sous l’empire de la raison dont l’architectonique – une opération de maîtrise, dit-il- est décrite « sur le modèle de l’architecture d’une cathédrale » ; ainsi, « la raison universelle se déploie comme une architecture, non de pierre mais de pensée, pour permettre aux hommes d’habiter un monde sensé ».
En recourant aux démonstrations de Montesquieu, l’auteur explique comment les rapports de justice et d’injustice « n’ont pas été instaurés au hasard des rencontres entre les hommes ; ils ont été fondés en droit dans une nature humaine universelle qui reste présente sous la diversité des peuples ».
Et il convie aussi Léonard de Vinci pour mettre en évidence « avec le seul usage de l’équerre et du compas l’articulation rationnelle du monde ». Insistant sur la métaphore architecturale, Mattéi explique que l’idée « joue dans la construction d’un savoir le rôle que joue la clef de voûte dans l’édification d’une cathédrale ». Il se réfère à Kant, son admiration du ciel étoilé et sa vénération de la loi morale.
Voilà pour la construction de l’homme, sujet libre et conscient dans un monde ordonné, telle que Mattéi la conçoit selon les principes de l’humanisme. Mais la déconstruction est à l’œuvre, et elle s’opère selon lui sur plusieurs champs : le langage, le monde, l’art et enfin le corps.

De l’astre au désastre

S’agissant du langage, Jean-François Lyotard est à nouveau sollicité car il a postulé la fin des grands récits, ce qui revient à « prendre acte de la disparition du sujet rationnel et de son émancipation dans l’histoire ». Ainsi, le monde, explique Mattéi, « est privé de direction et le navire a perdu le sens de son étrave car il ne suit plus aucun cap ». Maurice Blanchot, Gilles Deleuze et Jacques Derrida célèbrent de concert la fin de l’astre « qui commandait la raison édificatrice pour laisser le champ libre à l‘épuisement du désastre ».
En écho à ses métaphores précédentes, l’auteur explique comment les penseurs de la déconstruction ont opéré : « Les architectes précédents avaient édifié. Puisque nous ne construisons plus de cathédrales de pierre, déconstruisons des cathédrales de mots ». Tous ces penseurs ont pour point commun de remettre en cause de façon claire ou pernicieuse l’universalisme qu’ils décrivent avec malice, avec malignité pourrait-on dire, comme un « européocentrisme ».

Concernant la déconstruction du monde, Mattéi propose de s’interroger sur l’influence du spectacle, des médias, du virtuel donc. « On pourrait définir le trait principal de la modernité par le passage du monde de la représentation au monde de la simulation », observe ainsi Mattéi. Et en effet, à beaucoup d’égards, le monde du virtuel semble avoir pris la place du monde réel.

L’auteur consacre ensuite un développement convaincant à la déconstruction de l’art à travers la poésie, la littérature, le cinéma, l’architecture, la peinture, l’art contemporain en général, à travers aussi la musique et la suppression de la tonalité. Boulez définit d’ailleurs la musique contemporaine comme « une réaction totale contre la pensée classique ». Et là aussi, remarque l’auteur, « la déconstruction s’en prend toujours au modèle logocentrique de rationalité qui aurait eu le tort de sacrifier à l’européocentrisme ».

Le travail de la taupe

Il poursuit sa démonstration par un chapitre sur la déconstruction du corps. « Après avoir effacé le visage de homme dans la peinture et la sculpture, démantelé la parole dans la poésie, l’intrigue dans le roman et le cinéma, la déconstruction contraint l’homme à s’absenter d’un corps dont il tient pourtant son existence ».
Il consacre aussi des développements éloquents au rapport de l’homme à la nature, avec la montée du discours sur la terre-mère, en particulier. « L‘écologie a pris le relais de la biologie pour dénier à l’homme le droit d’affirmer sa supériorité sur les autres êtres vivants », déplore Mattéi. Les penseurs de la deep ecology, qui influencent efficacement les mouvements écologistes, entendent ainsi rompre avec la conception anthropocentrique de la nature.

Pour finir, Mattéi dresse un bilan bien sombre : « La déconstruction a fêté un bal des adieux à tout ce à quoi l’homme s’était identifié dans son histoire (…). L’adieu à ce qui faisait la substance de l’humanité, cristallisée dans son idée, est en même temps l’adieu à l’humanisme et, en son cœur, l’adieu à la condition humaine. Rien ne semble résister au travail de la taupe qui a sapé les principes sur lesquels reposait la civilisation ».
Il rejoint Shmuel Trigano pour assurer que le postmodernisme interdit à l’homme de trouver un sens à sa condition : « Devenu débris idéologique après avoir été concept métaphysique, il a investi les champs du savoir et du pouvoir en déconstruisant les principes qui lui procuraient son humanité ». « Que le commencement prenne le visage de Dieu, de la nature, de l’œuvre ou du sujet, il reste animé par l’idée qui le surplombe. Et à nos yeux d’homme, c’est en définitive l’idée d’humanité qui est en cause dans sa désagrégation », poursuit-il.

Mais c’est à une brève et pénétrante conclusion fort optimiste que Mattéi nous invite car, au-delà de tous les efforts déployés par la pensée multiforme de la postmodernité et de la déconstruction, « la trame qui demeure, pérenne, est celle de l’humanité. La dévastation de l’homme n’est aujourd’hui qu’une illusion passagère vouée à disparaître. On ne pourra jamais effacer l’humain puisque c’est l’homme lui-même qui en file à chaque moment le tissu ».

Encore faut-il que les hommes croient en l’humanisme. Et que les humanistes sortent de leur torpeur ou retrouvent le véritable sens de ce qui est un combat incessant, à savoir affirmer l’humanité dans l’homme quand, toujours, ses détracteurs célèbrent ce qui va à son encontre. Bien souvent la barbarie.

Philippe Foussier


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