Revue de presse

M. Guerrin : "Le cinéma américain et la « jew face »" (Le Monde, 7 oct. 23)

(Le Monde, 7 oct. 23). Michel Guerrin, rédacteur en chef au "Monde". 6 octobre 2023

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

JPEG - 143.5 ko

Lire « Endosser au cinéma le rôle d’un juif sans être juif : cette appropriation culturelle serait un péché ».

"Vous connaissiez le blackface, voilà que surgit le jewface. Le mot, au cœur d’une de ces polémiques dont les Etats-Unis ont le secret, désigne le fait d’endosser au cinéma le rôle d’un juif sans être juif. Cette appropriation culturelle serait un péché.

Elle cible Helen Mirren, qui « est » Golda Meir, l’ancienne première ministre d’Israël, dans le film Golda, sorti en France directement sur Canal+, à partir du 11 octobre. Elle vise aussi Bradley Cooper, qui incarne le compositeur et chef d’orchestre Leonard Bernstein dans son Maestro, visible le 20 décembre sur Netflix. L’actrice britannique est disqualifiée au motif que la judéité « fait partie intégrante » de Golda Meir. C’est encore plus violent pour Bradley Cooper. Outre qu’il est « un Blanc », il arbore à l’écran une proéminente prothèse de nez visant, selon certains, à rendre Bernstein « plus juif » qu’il ne l’était ; bref à propager un stéréotype antisémite. Et en plus, il a supplanté l’acteur Jake Gyllenhaal, juif par sa mère et qui, lui aussi, voulait être Bernstein.

Face aux critiques, les enfants du compositeur ont dû publier un communiqué : « Il se trouve que Leonard Bernstein avait un beau et gros nez. » Des prothésistes ont donné leur avis (surtout s’ils étaient juifs). Des rabbins aussi. L’acteur israélien Lior Ashkenazi, présent dans Golda, a escamoté le sujet d’une pirouette : pour le prochain film sur Jésus, qui doit le jouer, un juif ou un non-juif ?

La polémique est plus large : alors que les juifs sont au cœur du triomphe historique d’Hollywood, les rôles de juifs dans des films ou séries leur échapperaient aujourd’hui fortement. Le sujet fait l’objet d’une longue enquête dans Newsweek le 21 juillet, à propos d’Oppenheimer, avec Cillian Murphy dans le rôle-titre et Tom Conti en Einstein. Soit deux acteurs non juifs, ce qui, selon le magazine, « relance un débat féroce ».

Il est porté aussi par l’actrice américaine Sarah Silverman, qui déclarait par exemple dans son podcast, en 2021 : « La représentation compte. Il faut que cela compte aussi pour les juifs. Surtout les femmes juives. » Entendez : Hollywood a fait récemment des efforts pour s’ouvrir à toutes les minorités devant et derrière l’écran. Sauf aux juifs.

L’humoriste britannique David Baddiel va plus loin en faisant le lien entre cet « effacement » des écrans et le fait que toutes les formes de racisme sont sous surveillance, sauf l’antisémitisme, devenu l’angle mort de la « gauche culturelle ». Cette conviction est au cœur de son essai à succès, Jews don’t Count, paru en 2021 (« les juifs ne comptent pas », non traduit) ; elle était partagée par Steven Spielberg, en mars, sur la chaîne américaine CBS.

Vus de France, ces débats sur l’appropriation culturelle, portés par des dizaines d’autres exemples, peuvent sembler lointains. Voire extravagants. On n’a pas vraiment parlé dans l’Hexagone du nez de Bradley Cooper. On n’a pas plus reproché à Sofia Coppola d’occulter les personnages noirs dans Les Proies qu’à Kathryn Bigelow de s’emparer d’un drame noir dans Detroit (deux films de 2017). En France, un photographe blanc peut encore photographier des Noirs, ce qui n’est pas évident aux Etats-Unis. Tout créateur en France peut s’approprier un imaginaire étranger à sa culture et toute actrice peut incarner un rôle éloigné de sa chair.

Aux Etats-Unis en revanche, l’appropriation est relativisée par les rapports de pouvoir et de domination qu’elle induit sur des minorités. Elle est démonétisée au profit de la notion d’« expérience vécue » : il faut par exemple des affinités avec un sujet pour en faire un livre. Aussi Helen Mirren, qui a déjà joué les reines Elizabeth I et II, se voit contrainte de juger « légitimes » les attaques subies et justifie ses habits de Golda Meir non par son jeu mais par le fait que dans sa jeunesse elle a passé du temps dans un kibboutz en Israël.

La repentance génère aussi de l’autocensure. Ainsi on ne verra pas en France le tableau Open Casket (2016), de l’excellente peintre américaine Dana Schutz, dont une exposition commence le 6 octobre au Musée d’art moderne de Paris. La toile a pour sujet Emmett Till, un Noir de 14 ans assassiné en 1955 par des suprémacistes blancs. Lors d’une exposition en 2017 à New York, des militants noirs avaient demandé sa destruction au motif qu’il est « inacceptable qu’un Blanc transforme la souffrance noire en profit ». Depuis, Dana Schutz n’a plus montré ce tableau. Avec le musée parisien, elle ne veut pas qu’une œuvre « cristallise » le regard des visiteurs à elle seule.

L’écrivain Seth Greenland, lui, n’a pas ces prévenances, incarnant le fossé entre France et Etats-Unis. Il a choisi Paris pour publier son sixième roman, Plan américain (Liana Levi, 320 pages, 22 euros) et pas chez lui, à New York, ville qui sert de cadre à son récit jubilatoire. Greenland est Blanc. Son personnage principal est une actrice noire. Inacceptable pour les grands éditeurs américains, dénonçait-il dans L’Express, le 14 septembre.

Parano, Greenland ? Pas sûr. Le 20 avril, l’écrivaine Joyce Maynard confiait à La Croix que les grands éditeurs américains n’ont pas voulu publier son Bird Hotel au motif que le récit a lieu en Amérique centrale. Traduit en France sous le titre L’Hôtel des oiseaux (Philippe Rey, 528 pages, 25 euros), il a finalement trouvé preneur aux Etats-Unis chez un petit éditeur, Skyhorse Publishing.

Et que dire de la polémique monstre, en 2020, autour du best-seller American Dirt, de Jeanine Cummins, une Américaine qui raconte l’épopée d’une Mexicaine fuyant son pays et un cartel. Elle fut accusée de s’approprier une douleur latino. Pas en France, où le livre a paru chez Philippe Rey. 

Seth Greenland est un exilé littéraire mais c’est dans son pays qu’il mène le combat pour l’appropriation culturelle. Juif, New-Yorkais et de gauche, il s’afflige de devoir lutter contre son camp. Il a le sentiment « que la gauche progressiste a abandonné les juifs » au profit d’autres minorités. Il est exemplaire du climat en son pays."



Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales