Revue de presse

"Laïcité : après le départ d’un proviseur, le choc et l’inquiétude" (Le Monde, 29 mars 24)

(Le Monde, 29 mars 24) 29 mars 2024

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Port du voile : après le départ du proviseur du lycée Maurice-Ravel, menacé de mort, le choc et l’inquiétude"

Le responsable de l’établissement parisien a annoncé quitter ses fonctions « par sécurité » pour lui et pour le lycée, à quelques mois de son départ à la retraite. Il faisait l’objet de menaces depuis une altercation avec une élève, fin février. Gabriel Attal a annoncé que l’Etat déposait une plainte contre l’élève pour « dénonciation calomnieuse ».

Par Violaine Morin et Eléa Pommiers

L’e-mail est daté du vendredi 22 mars, à 17 h 05, et il a pris de court une large partie de la communauté éducative de la cité scolaire Maurice-Ravel, à Paris. « J’ai finalement pris la décision de quitter dès ce soir mes fonctions de proviseur par sécurité pour moi et pour l’établissement », y écrit celui qui dirigeait le lycée depuis sept ans et faisait l’objet de menaces de mort en ligne depuis une altercation, fin février, avec une élève au sujet du port du voile.

« Le proviseur du lycée Maurice-Ravel arrivant à quelques mois de sa retraite, il a été décidé (…) de lui accorder, en accord avec la direction de l’académie de Paris, un départ anticipé », a fait savoir le rectorat de Paris, mardi 26 mars, ajoutant qu’un nouveau proviseur avait été nommé pour assurer l’intérim.

« Je ne m’attendais pas à cette annonce si soudaine, je pensais que cette histoire était derrière nous », souffle un enseignant de l’établissement, sous le couvert de l’anonymat. Le 28 février, le chef d’établissement avait rappelé à trois élèves leur obligation de retirer leur voile, conformément à la loi de 2004 sur le port ostentatoire de signes religieux, qui s’applique à tous les élèves dans l’enceinte des lycées. L’une d’elles, majeure et scolarisée en BTS, avait « ignoré le proviseur », selon le parquet de Paris, ce qui a « provoqué une altercation ».

Dans la foulée, l’élève, qui a assuré dans la presse avoir été « violentée », avait déposé une plainte qui a été classée sans suite, car l’infraction « n’était pas suffisamment caractérisée », selon le parquet. Le proviseur comme le rectorat avaient, d’emblée, démenti toute violence. Interrogé sur cette affaire mercredi 27 mars au journal télévisé de TF1, le premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé que l’Etat déposait une plainte pour « dénonciation calomnieuse » contre cette jeune fille, qui a quitté l’établissement.

« Convenance personnelle »
Le proviseur, lui, a déposé une plainte pour acte d’intimidation envers une personne participant à l’exécution d’une mission de service public. A la suite de menaces de mort proférées en ligne contre le proviseur, le parquet de Paris a par ailleurs ouvert une enquête. Un jeune homme de 26 ans, originaire des Hauts-de-Seine, a été arrêté et sera jugé le 23 avril à Paris.

Près de six mois après l’assassinat de Dominique Bernard lors de l’attentat au lycée d’Arras et trois ans et demi après celui de Samuel Paty, tué à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) en octobre 2020 à l’issue d’une cabale sur les réseaux sociaux fondée sur une rumeur mensongère, la tournure prise par les suites de cet incident a rapidement attisé les inquiétudes.

Dans les couloirs du lycée Maurice-Ravel, les enseignants sont « particulièrement échaudés » par le départ de leur proviseur après trois semaines sous tension, d’autant que la communication du rectorat a semé le trouble en évoquant auprès de l’Agence France-Presse une décision prise par le chef d’établissement pour « convenance personnelle ». « Comme s’il partait en vacances ! On a l’impression que les choses ne sont pas assumées et qu’on nous cache la situation », poursuit l’enseignant cité plus haut, selon qui les craintes quant à la sécurité du proviseur et de l’établissement ont été ravivées depuis l’annonce de son départ. Les professeurs, qui veulent manifester leur soutien à leur ancien chef d’établissement, se sont mobilisés jeudi matin.

« Ça se passe plutôt bien avec les élèves dans l’établissement, la tension est redescendue, mais nous sommes tributaires de ce qui se passe à l’extérieur et sur les réseaux sociaux », regrette-t-il. Notamment une vidéo, dans laquelle une jeune femme, se présentant comme l’élève ayant eu l’altercation avec le proviseur, raconte de nouveau, visage flouté, avoir subi une « agression ». Elle a été publiée, le 15 mars, par le Collectif contre l’islamophobie en Europe, lié au Collectif contre l’islamophobie en France, dissous en 2020.

Au rectorat, on précise que l’expression « convenance personnelle » visait à signifier qu’il s’agissait d’un choix du proviseur, et non pas d’une décision qui lui aurait été imposée par les autorités académiques. « On a tout fait pour le protéger, et, malgré tout, cela revient en boomerang », déplore-t-on au siège de l’académie, où, du reste, il n’y a plus de recteur depuis la démission de Christophe Kerrero, le 2 février, et où les journalistes sont rapidement renvoyés vers le ministère de l’éducation nationale.

« Echec collectif »
La Rue de Grenelle, de son côté, a publié un communiqué, mercredi 27 mars, qui évoque une décision « compréhensible au regard de la gravité des attaques dont [le proviseur] a fait l’objet » et tente de déminer le procès en inaction en assurant que « plusieurs actions ont été conduites (…) pour assurer sa protection, ainsi que la sécurité de l’établissement ».

Mercredi après-midi, le proviseur du lycée s’est longuement entretenu avec le premier ministre, Gabriel Attal, qui l’avait invité à venir le rencontrer à Matignon en présence de la ministre de l’éducation nationale, Nicole Belloubet – laquelle s’était déjà rendue au lycée Maurice-Ravel rapidement après l’incident.

Le syndicat des chefs d’établissement, le SNPDEN-UNSA, qui avait organisé un rassemblement de soutien au proviseur le 5 mars, a déclaré cette fois ne pas souhaiter s’exprimer, expliquant respecter en cela le souhait de l’intéressé. Lors de cette manifestation à l’appel des syndicats SNPDEN-UNSA, SGEN-CFDT et ID-FO, plus d’une centaine de chefs d’établissement parisiens avaient dénoncé « les menaces et les violences dont ils sont victimes dans le cadre de leurs fonctions ». Le 6 mars, un rapport sénatorial pointait « la terrible solitude vécue par les membres du personnel éducatif » face aux menaces et agressions, selon les mots de son coauteur, le sénateur Les Républicains (LR) François-Noël Buffet.

Outre l’émoi provoqué entre les murs du lycée Ravel, l’annonce du départ du proviseur a déclenché une vague de soutien et d’indignation dans l’ensemble de la classe politique, à Paris comme sur la scène nationale, où ce geste est érigé en symbole des atteintes à la laïcité, alors que ce mois de mars marque les 20 ans de la loi de 2004 sur le port ostentatoire de signes religieux. Le sénateur LR Bruno Retailleau s’est indigné sur le réseau social X : « Voilà à quoi aboutit le “pas de vague”, voilà où nous mènent les petites lâchetés et les grands renoncements. »

« On ne peut pas l’accepter », a déclaré le chef de file des députés socialistes, Boris Vallaud, sur France 2, dénonçant un « échec collectif ». Les élus socialistes parisiens ont par ailleurs appelé, dans un communiqué, à un rassemblement « des étudiants, des parents d’élèves, de la communauté pédagogique et éducative » du lycée, vendredi 29 mars, en soutien au proviseur. Le sénateur communiste des Hauts-de-Seine Pierre Ouzoulias a déploré, sur X également, une « nouvelle défaite pour notre République laïque », et appelé à soutenir ceux qui font « vivre » la loi de 2004, « loi d’apaisement et d’émancipation ».

Le cas du lycée Maurice-Ravel rappelle aussi les menaces qui pèsent sur l’école, dans un contexte où des centaines d’établissements scolaires du pays vivent sous tension depuis des jours du fait d’une vague de menaces d’attentat transmises via les espaces numériques de travail (ENT). Une réunion est prévue jeudi après-midi à la demande de Nicole Belloubet pour « identifier à moyen et à long terme les mesures de riposte que nous allons pouvoir mettre en place ». Gabriel Attal réunit, lui, préfets, recteurs et procureurs généraux sur la sécurisation des établissements scolaires le 4 avril.

Sur le plateau de TF1, mercredi soir, le premier ministre a rappelé qu’il s’était engagé, lors de son passage à l’éducation nationale, à « mettre fin au “pas de vagues” ». Il a assuré que « l’Etat [serait] toujours aux côtés de ses agents qui sont en première ligne » contre « l’entrisme islamiste ».

Violaine Morin et Eléa Pommiers


Voir aussi dans la Revue de presse le dossier Paris : le proviseur du lycée Maurice-Ravel menacé (2024) dans Profs menacés dans Atteintes à la laïcité à l’école publique dans Ecole (note de la rédaction CLR).


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