"L’identité républicaine" (CLR, 9 déc. 17)

J. Julliard : "Le savoir est un instrument d’unification intellectuelle du genre humain" (Colloque du 9 déc. 17)

Jacques Julliard, historien, ancien directeur d’études à l’EHESS, ancien syndicaliste, essayiste, journaliste. 10 décembre 2017

"1. La laïcité est l’autre nom de l’universel

Elle n’est pas seulement un lieu d’abstention, de neutralité et de tolérance. Elle a pu apparaître telle il y a un peu plus d’un siècle, quand il s’agissait seulement d’un affrontement bilatéral entre le cléricalisme catholique et la République. En réalité, l’Eglise et la République étaient porteuses de deux visions de l’universel qui, pour être différentes dans leurs modalités, renvoyaient à une certaine conception de l’humanisme, dont se réclamaient les uns et les autres.

Aujourd’hui, alors que le nombre des parties en cause s’est augmenté, à cause notamment de la présence musulmane en France, il est nécessaire de réhabiliter cet humanisme. Il a fait naguère l’objet de critiques rigoureuses de la part des philosophes, - je pense ici en particulier à Michel Foucault – qui voyaient en lui un leurre bourgeois, voire une supercherie. Mais les mêmes, à commencer par Foucault lui-même reconnaissaient que leur action en faveur des droits de l’homme, supposait une vision commune, universelle, de l’espèce humaine. Défendre les prisonniers victimes de l’institution ou les catholiques polonais, victimes du stalinisme, ne pouvait se faire qu’au nom d’une idée unique de l’homme, transcendante à sa manière, par rapport à ses diverses incarnations.

2. L’Ecole est le lieu par excellence de la laïcité

L’Ecole a été pour les Républicains le terrain par excellence où cette laïcité devait s’exercer. Pour des raisons de forme comme pour des raisons de contenu.

De forme, parce que devenue obligatoire, elle devait pouvoir accueillir les enfants de toutes origines, origines sociales, mais aussi philosophiques et confessionnelles. Or, je le répète, seule une vision humaniste universelle pouvait tenir ce rôle. Comme le disait Péguy, il s’agissait de réaliser, non seulement la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais la séparation de la métaphysique et de l’Etat. Ne devait rester en commun, et comme telle communicable aux enfants, à tous les enfants que la vision commune à toutes les philosophies, à toutes les religions, à toutes les conceptions de l’homme. Le pari était qu’une telle vision devait s’enrichir à mesure qu’elle prenait corps, et non s’appauvrir au point de devenir un squelette décharné. Y est-elle parvenue est une autre affaire, qui fait partie de l’histoire de l’éducation en France.

Mais c’est surtout par son contenu que l’Ecole ne saurait avoir comme toile de fond que la laïcité, c’est-à-dire l’universalisme humaniste. Ici, la laïcité n’est plus l’autre nom de l’universel en général, mais celui de la raison en particulier.

Le présupposé d’une Ecole commune à tous, c’est qu’elle est chargée de traduire un corpus de savoirs accessibles à tous les êtres humains, et cela grâce à une faculté commune à tous, que nous appelons raison.

Il ne s’agit pas ici de se réclamer d’un rationnalisme militant, opposable à d’autres conceptions philosophiques, mais de l’appel à une faculté commune à tous les êtres humains.

L’Ecole n’est donc pas seulement le lieu de tous les savoirs réunis, elle est par excellence le lieu de l’intelligibilité. Coupé de l’intelligibilité, c’est-à-dire de sa capacité à être analysé d’une manière commune à tous, le savoir se sectorise et, ce faisant, se sectarise.

Contre toutes les formes de communautarismes, que l’on devrait en réalité qualifier de particularismes, qui se réclament d’un savoir exclusif, propre à chacun d’entre eux, le pari de l’Ecole est que le savoir est un instrument d’unification intellectuelle du genre humain, comme l’ont pensé d’Emmanuel Kant à Auguste Comte, tous les philosophes de l’universel.

3. La laïcité est l’organisation politique de la fraternité

Contrairement aux prétendus communautarismes, la laïcité repose sur le substrat commun à tous les êtres humains, et non sur ce qui les distingue les uns des autres. Elle est, de ce point de vue, la forme par excellence de l’antiracisme. Voyez, lorsque ce dernier s’appuie sur une communauté particulière, quand bien même celle-ci a été une victime historique, combien il peut rapidement se transformer en contre-racisme.

Au contraire, la laïcité, conformément à la philosophie politique héritée des Lumières, prévoit que, dans une démocratie égalitaire, seule l’individu est porteur de droits, et non les communautés. En ce sens, elle ne peut prendre la forme d’un règlement d’administration publique entre communautés, comme certains tentent aujourd’hui de le suggérer. L’organisation de la coexistence entre communautés, comme par exemple au Liban, est grosse de guerres intestines. C’est une autre façon de dire que sans la fraternité, la revendication de l’égalité pure et simple ne peut suffire à organiser le contrat social. C’est ce qu’a compris la Révolution française qui, d’emblée, à établi que la fraternité était la garantie ultime du lien social. En ce sens, la laïcité est le nom politique de la fraternité démocratique."



Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales