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"Iran : quand l’Histoire entre dans l’avenir à reculons" (Marianne toujours ! de Patrick Kessel - extrait)

par Patrick Kessel, cofondateur et président d’honneur du Comité Laïcité République, ancien Grand Maître du Grand Orient de France. 30 novembre 2022

Patrick Kessel, Marianne toujours ! 50 ans d’engagement laïque et républicain, préface de Gérard Delfau, éd. L’Harmattan, 8 déc. 2021, 34 e.

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À Téhéran, l’Histoire a choisi d’entrer dans l’avenir à reculons.

L’imam Khomeiny quitte son exil doré à Neauphle-le-Château, près de Paris, et rentre au pays. Le voilà guide suprême de la révolution iranienne. En fait de révolution, c’est une implacable dictature théocratique qu’imposent les "fous de dieu". Les femmes en sont les premières victimes. Le régime des ayatollahs lance au niveau mondial une vague de réislamisation de l’islam dont l’onde de choc se répercutera dix ans plus tard en France avec l’affaire du foulard islamique de Creil. Nous n’avons rien vu venir.

Je me souviens, étudiant, avoir manifesté à Paris sur les Grands Boulevards contre le Shah, son système, son couronnement à Persépolis, fastueux et si dispendieux, si obscène qu’un mur fut érigé pour cacher la misère au regard des visiteurs. Je m’étais fait matraquer par les forces de l’ordre. Le cuir chevelu ouvert, la tête en sang et des coupures causées par les bris de verre quand, sous la pression de la foule, j’étais passé au travers d’une vitrine, c’était pour la bonne cause ! Nous manifestions pour les droits de l’homme, le retour à la démocratie en Iran.

Nous n’imaginions pas un instant que l’alternance lancerait cette grande nation sur la voie de la régression et de l’obscurantisme. Dans une guerre contre l’Occident et ses valeurs, contre les autres formes d’islam. Nous n’imaginions pas qu’en réclamant le départ du Shah sans alternative démocratique nous contribuions à ouvrir la voie à une dictature bien plus implacable.

Je ne savais pas que bien plus tard je me rendrais en Iran à la rencontre de la Perse ancienne et du peuple d’aujourd’hui, sur les traces de la franc-maçonnerie dont l’histoire débute vers 1860 et se développe dans le sillage de la révolution constitutionnelle de 1906 avec la création l’année suivante de la loge Le réveil de l’Iran du Grand Orient de France. Ces jeunes loges se situent dans la filiation des francs-maçonneries britannique, écossaise, égyptienne et française et les grandes idées de progrès qui ont cours en Europe dans la seconde partie du XIXe siècle y circulent également. Elle connaîtra bien des vicissitudes entre interdiction pendant les périodes dictatoriales où les maçons sont considérés comme des "agents de l’empire britannique" et reprises pendant les périodes plus "libérales" où des maçons occupent des fonctions importantes, telle la charge de Premier ministre.

Naturellement, un peu à la façon des aristocrates français qui votent l’abrogation des privilèges la fameuse "nuit du 4 août", les frères iraniens qui recrutent essentiellement parmi les hauts fonctionnaires, les universitaires et les professions libérales sont engagés en faveur d’une évolution vers une monarchie constitutionnelle, l’élection d’un parlement, des réformes libérales. En 1969 est créée une nouvelle Grande Loge d’Iran, dont le grand maître n’est autre que Jafar Sharif-Emani, ancien Premier ministre et président du Sénat, recrutant parmi l’élite occidentalisée et des membres de la famille impériale. Elle compte alors plus de 2300 membres dans des loges établies à Téhéran, Tabriz, Meched, Ispahan, Shiraz, Ahvaz.

Avec la venue au pouvoir du clergé chiite, la franc-maçonnerie est interdite, les temples sont saccagés et les maçons pourchassés. L’Ordre est dénoncé comme "instrument de pénétration des idées occidentales sous le contrôle du sionisme international" [1]. Une Grande Loge d’Iran en exil est constituée aux États-Unis.

L’un était grand, mince, efflanqué, l’autre petit, replet. Tous deux portaient un costume sobre, sombre, sans cravate -interdite depuis la révolution islamique-, chemise blanche avec col droit iranien. J’avais à peine posé le pied en haut de la passerelle métallique à la sortie de l’avion que les deux hommes m’enjoignirent de les suivre par une porte dérobée.

Qu’étais-je venu faire dans cette galère ? Des moments inquiétants avec la police, la douane, la gendarmerie, l’armée parfois, j’en avais connus au cours de mes périples dont le sentiment désagréable d’adrénaline me remontait en ce moment. Les Vopos suspicieux sur le faîte de hautes guérites à Charlie check point, un des rares points de passages de Berlin vers la République démocratique allemande, chargés de tirer sur toute tentative d’évasion. Les douaniers comminatoires de JFK airport après qu’ils avaient confondu une boîte de comprimés de Véganine, une forme dérivée d’aspirine, trouvée dans mes bagages, avec de la "poudre blanche". Des douaniers mexicains me bloquant sur un pont suspendu au-dessus du Rio Grande pour n’avoir pas compris que le visa n’était valable qu’à la condition d’être accompagné de quelques dollars. Les militaires des frontières du Laos, menaçants, criards, qui voulaient m’empêcher de quitter le pays au prétexte que j’emportais avec moi un bouddha de verre, une mocheté de quelque centimètres, payée mille kips, un dixième d’euro, à un pauvre bougre qui proposait des amulettes de mauvais goût plutôt que de tendre la main. Je n’avais ni le talent ni les mauvaises intentions d’André Malraux ramenant des pièces de collection du Cambodge ou du Yémen !

Expérience acquise et paranoïa minimale indispensable à tout reporter, je ne savais que penser de ce qui m’attendait. Dans l’avion, une demi-heure avant l’atterrissage annoncé par haut-parleur, les femmes qui pour la plupart étaient habillées avec goût à l’européenne, maquillées, avenantes, passèrent par la cabine des toilettes pour se vêtir avec sobriété et se couvrir la tête et les épaules d’un large foulard, le plus souvent noir. Ce voyage touristique, il y avait longtemps que je l’avais prémédité. Je réalisais un rêve en allant sur cette terre où vraisemblablement naquit l’écriture, sujet qui passionne, au-devant de cette immense civilisation de 2500 ans, héritière probable des civilisations disparues de Sumer et d’Akkad, riche de peuples et de cultures mêlés, des Perses, des Mèdes, des Parthes, des Élamites, des Scythes, des Grecs, des Arabes, des Turcs, des Mongols, des Afghans. Ces enfants de Darius, libérateurs des Hébreux de Babylone, qui lutteront au XIXème siècle pour s’émanciper des Anglais et des Russes, j’avais depuis longtemps un rendez-vous avec eux. Je souhaitais découvrir Persépolis, sentir les roses d’Ispahan, déambuler dans les rues de Yazd à la recherche des derniers zoroastriens, me recueillir à Pasargades face au tombeau de Cyrus le Grand. Mais plus encore je souhaitais comprendre comment ce grand peuple à l’histoire lumineuse avait pu sombrer dans une révolution obscurantiste et entrer dans l’histoire à reculons. Que s’était-il passé ? J’avais demandé pour ma femme et moi des visas touristiques mais le journaliste espérait bien apporter des éléments de réponse à ses questions.

Nos pas résonnaient sur les marches de l’escalier mécanique puis sur les dalles de couloirs qui semblaient ne jamais devoir finir. Enfin nous débouchâmes sur un immense salon aux fauteuils opulents, aux tables basses sur des tapis somptueux, de grands miroirs dorés sur les murs. Un salon d’honneur. Une jeune femme, les épaules et le visage légèrement voilés, apporta des gâteaux et des fruits. Un jeune homme en tenue de maître d’hôtel nous proposa du thé. Nos gardiens prirent nos passeports et nous invitèrent à attendre. Ils s’occupaient de nos visas. Le salon était vide. Les passagers de l’avion avaient dû gagner la police des douanes et la sortie de l’aéroport par un chemin plus commun. Nous avions droit à un traitement spécial. Pour quelle raison ? Depuis Paris, j’avais organisé ce voyage touristique. Le premier de ma vie ! Mais l’ambassade d’Iran à Paris avait vraisemblablement fait son travail et informé la police que j’étais journaliste, président d’une association laïque qui soutenait les femmes iraniennes en lutte pour leur liberté et, pire que tout, que j’avais été Grand-Maître du Grand Orient, autant dire le diable en personne.

Le silence et la solitude impressionnants qui donnaient à ce salon une atmosphère surréaliste furent rompus par l’arrivée d’un homme dégingandé, la soixantaine, style bobo attardé. Il nous salua et vint s’asseoir dans notre carré. Il se présenta, britannico - flamand, homme d’affaires résidant une partie de l’année en Iran. Il engagea la conversation l’air bonhomme. Je ne cachai pas que j’étais journaliste mais précisai que ma femme et moi étions en voyage de tourisme. Cela avait étonné mes amis à Paris qui estimaient que la période de grande tension, avec notamment les États -Unis à propos de l’accord sur l’uranium et l’embargo économique, était peu propice à une balade d’amoureux ! En écoutant distraitement notre bel anglais à l’accent très alémanique, je ne pouvais m’empêcher de penser aux "légendes" des personnages d’Éric Ambler, Graham Greene ou Robert Little. Un de ces moments étranges où l’imaginaire et le réel s’enlacent dans un tango incertain.

Ce voyage, je l’avais décidé à l’issue d’un de ces délicieux déjeuners avec mon ami Antoine Sfeir autour d’une assiette généreuse de mezzés dans un petit restaurant qui lui tenait lieu d’ambassade dans son 15ème arrondissement parisien. Antoine, journaliste franco-libanais, fondateur des Cahiers de l’Orient, auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur le monde arabe et l’islam, conférencier international, véritable passeur entre l’Orient et l’Occident, était probablement l‘un des meilleurs connaisseurs du Proche et du Moyen-Orient, de leurs idées, de leurs religions et aussi de leurs dirigeants. À vingt-huit ans, jeune journaliste de L’Orient-Le Jour, quotidien francophone de Beyrouth, il avait été enlevé et torturé par des milices. Son visage en porta les stigmates jusqu’au bout. Très bien informé, il entretenait un carnet d’adresses et un réseau d’amitiés hors pair qui en intéressait plus d’un. Notre amitié ancienne nous autorisait à des échanges confidentiels qui demeurèrent entre nous. Il fut un des premiers à craindre que les "printemps arabes" ne débouchent sur les "tempêtes du désert". Comme il fut un des premiers à dénoncer l’influence salafiste sur une partie de la jeunesse française, à mettre en garde contre l’islamisme.

Antoine était franc-maçon, membre de la Grande Loge de France. Mais il fréquentait aussi le Grand Orient. Humaniste sachant le mal que le communautarisme pouvait faire à la démocratie libanaise, il fut un universaliste et un laïque convaincu. Ainsi avait-il accepté en 2007 ma proposition de présider le jury du prix de la Laïcité que le Comité Laïcité République décerne chaque année.

Je lui avais dit mon intérêt pour l’Iran, mon souhait de pouvoir m’y rendre, de rencontrer des personnes qui n’avaient pas lâché prise, des francs-maçons peut-être s’il en restait, de comprendre comment l’histoire avait pu basculer. Antoine me convainquit que ce projet n’était pas irréaliste même s’il convenait d’être prudent et de ne céder à aucune provocation. Il avait déjà conduit des amis à travers la Perse d’aujourd’hui et me proposa d’organiser un tel voyage. Il serait mon guide. Pouvais-je imaginer meilleur mentor ? Malheureusement, quelques jours avant le départ, son état de santé déjà fragile s’était dégradé. Les traitements qu’il suivait le contraignaient à rester à Paris. Il en était malheureux." Je vais t’organiser ce voyage afin que ce que nous avons prévu soit tenu. Tu peux y aller sans crainte." C’est ainsi que je me retrouvai dans ce salon aux allures d’un Versailles oriental à attendre qu’on me jette dans le prochain vol pour Paris ou qu’on me remettre nos passeports avec nos visas.

Deux heures plus tard un autre quidam nous rapporta nos pièces d’identité, réclama le paiement d’une taxe complémentaire à celle que nous avions déjà payée à Paris. Une femme et un homme en uniformes fouillèrent nos bagages devant nous, ce qu’ils avaient déjà fait en dehors de notre présence.

Passée la large porte vitrée glissante, semblable dans tous les aéroports, qui sépare la zone de sécurité du hall d’arrivée, nous attendaient notre chauffeur et notre guide, une petite pancarte en main avec mon nom inscrit en capitales. L’inquiétude les avait gagnés mais un large sourire barrait leurs visages. Le guide, Kamran, un kurde un peu timide mais jovial, recruté au dernier moment parce qu’il était censé parler français, se révéla très sympathique, faible en histoire mais il est vrai, comme nous l’apprîmes plus tard, qu’il n’avait fait aucune étude de français ni d’histoire et qu’il sortait d’une école d’ingénieurs ! Quant à sa pratique de la langue de Molière, elle s’avéra tout juste suffisante pour échanger à table le nom des plats et des épices. Le chauffeur Giorgi, la soixantaine, bien conservé, un homme petit et sec, belle moustache, astucieux, était fier comme Artaban - un roi Parthe - de sa toute nouvelle voiture, une Renault blanche fraîchement sortie d’une usine locale, la prunelle de ses yeux, qui allait nous conduire à travers les déserts sur plus de mille kilomètres jusqu’à proximité du Golfe persique.

Nos bagages chargés dans le coffre, la voiture fila vers Téhéran dans la nuit. Que signifiait cet âpre traitement dès la porte de l’avion, l’interminable attente dans le salon d’honneur, ce ton ferme et obséquieux ? Un égard ou bien un avertissement sans frais ? Au fil des jours, je m’interrogerai sur nos accompagnateurs qui me faisaient penser à ceux qu’on imposait aux journalistes étrangers en visite à Moscou dans les années 80 et qui faisaient tous les jours un rapport circonstancié à leur tutelle du renseignement. Nous étions libres mais à mes côtés, mon épouse, à la demande du chauffeur qui s’en excusait, se couvrit la tête d’un châle de couleur. "La police des mœurs peut arriver en moto et punir les femmes qui ne respectent pas l’obligation du voile. Il faudra le porter partout, sauf dans votre chambre", dit-il. La liberté n’était clairement pas la même pour les hommes et pour les femmes. Cette ségrégation de fait me rappelait mon premier voyage dans le sud des États-Unis lorsque les Noirs ne pouvaient pas encore se déplacer dans les mêmes bus que les Blancs. Par le ton moqueur dont il parlait de cette milice, Giorgi témoignait de son mépris pour les "barbus". Il nous montra bientôt des photos de sa famille, de son épouse, une jolie femme, vénus callipyge, dansant chez lui à l’occasion d’une fête, sans voile et sans cacher ses galbes généreux.

La voiture glissait désormais sur de larges avenues peu fréquentées. Des boutiques modernes aux vitrines éclairées, fermées. Des trottoirs endormis. Un peu étonnant pour un samedi soir en Orient. Des drapeaux aux couleurs nationales, vert, blanc, rouge avec en petits caractères la formule "Allah Akbar, dieu est grand", étendard adopté en 1989 à la suite de la révolution islamique, des calicots, des oriflammes, des milliers de petites lumières vertes et rouges en guirlandes autour de l’impressionnante mosquée de l’imam Khomeiny éclairée au milieu de la nuit noire, de monumentaux portraits de l’ayatollah, le culte du "Guide suprême partout et d’un ordre omniprésent" me font penser à la place de la Libération à La Havane, où sous un gigantesque portrait du Che le pouvoir rassemble les masses à la gloire du régime. Au moins, dans la Caraïbe, les femmes ne sont-elles pas confinées derrière un voile.

Nous roulons fenêtres ouvertes. Le climat est agréable en cette saison dans la capitale iranienne. Néanmoins un sentiment d’étouffement me gagne, comme si je portais moi aussi un voile, un bâillon. Les symboles, même en dehors des temples maçonniques, parlent au-delà de ce qu’ils affichent et souvent disent l’essentiel d’une réalité sociale.

Un autre souvenir me revient, amer. Nous sommes en 1971 et l’Iran célèbre par des fêtes fastueuses les 2500 ans de la monarchie persane. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi a convié à Persépolis des dizaines de têtes couronnées, présidents et chefs de gouvernement de la planète. Un mur a été édifié pour cacher aux yeux des visiteurs la pauvreté d’un bidonville. Le coût exorbitant des festivités devient un argument supplémentaire d’opposition au régime autoritaire du Shah et à la Savak, sa police qui n’a rien à envier à la DINA d’Augusto Pinochet, une police politique qui recourt aux tortures et aux exécutions. Khomeiny, peu connu à l’époque, s’en fait le critique, oubliant d’évoquer que le régime avait dépensé 1,6 million de dollars pour financer une mosquée à Qom, ville sainte du chiisme dont les ayatollahs forment les fidèles. À Paris, les étudiants dont je suis sont indignés. L’Iran passe pour un pays pauvre, ce qui rend intolérables ces dépenses exorbitantes en même temps qu’une dictature qui rend inacceptable la présence des dirigeants occidentaux. Des organisations de gauche et d’extrême-gauche ont appelé à une manifestation pour dénoncer le régime du Shah. Il y a beaucoup de monde. Davantage que ce qu’avait prévu la Préfecture. Le service d’ordre est débordé. Sur le boulevard de la Madeleine éclatent des échauffourées. La foule compacte pousse derrière. Les CRS à quelques rangs devant avancent lentement en faisant tourner leurs matraques comme des moulinets. Et chargent. Pressuré par une force irrésistible contre la vitrine d’un magasin, je sens le verre céder, exploser. Je me retrouve au sol dans le magasin, envahi par d’une brume piquante de gaz lacrymogène. Des CRS pénètrent et tapent sans discernement sur ce qu’ils trouvent dans cette cohue. Les coups tombent sur les jambes, dans le dos, sur la tête Il se passe quelques minutes avant de pouvoir sortir. La foule a reculé. Le boulevard s’est clairsemé. Je parviens à gagner le quartier de l’Opéra. Sur la manche de ma veste j’aperçois des tâches de sang. Du cuir chevelu fendu mais encore insensible l’hémoglobine s’écoule généreusement.

De toutes les manifestations auxquelles j’avais participé, c’était la seule où j’avais été blessé. J’étais alors convaincu d’avoir apporté ma contribution au soutien d’un peuple en lutte pour sa liberté. Quelques temps plus tard, je déchanterais et, comme dans la fable, jurerais mais un peu de tard qu’on ne m’y prendrait plus.

Telles furent les images qui me passaient en tête lorsque nous arrivâmes à notre hôtel. Le vaste hall d’entrée était peuplé de quelques dizaines de personnes, des autorités religieuses, élégantes, en cafetans de belle étoffe et enturbannées de blanc et de noir, devisant avec de probables dignitaires du régime en costume classique, quelques uniformes de l’armée, sortant d’une réunion ou d’un dîner officiel dans un des salons.

La religion suintait de partout. L’État et le goupillon à nouveau confondus. Je n’étais pas au bout de mes surprises en matière d’omniprésence religieuse. Je connaissais les bibles protestantes déposées sur les tables de nuit dans certaines chaînes d’hôtel. Couché dans le lit, levant les yeux vers le plafond, je découvris dans un coin, peinte sur fond blanc, une flèche noire d’assez grande taille. Le lendemain Giorgi, le chauffeur m’expliqua que cette flèche indiquait La Mecque et rappelait le croyant à ses obligations !

Dans la petite salle de billard de l’hôtel, excentrée, invisible en dehors des habitués, une dizaine de jeunes d’une vingtaine d’années, enfants des classes aisées, nous interpellent amicalement. Mon havane les fascine. "Castro !" me dit l’un d’eux, désignant cet objet comme s’il s’agissait d’un symbole de transgression. Les garçons portent des vêtements sport de marques connues, les cheveux aux mèches décolorées ont adopté une coupe branchée. Les filles, sans voile, sont vêtues à l’occidentale, un "tricostéril" sur le nez montrant qu’à défaut de ne pouvoir sortir dans la rue le visage découvert, elles se sont fait refaire le nez, ce qui témoigne de leur mépris des ayatollahs et de leur volonté de séduire. Elles sont maquillées, coquines, charmantes et charmeuses. Souvent très belles. Elles nous questionnent sur les libertés des femmes de chez nous. Eux s’intéressent à la mode, au sport, à l’alcool. Nulle trace de politique. Autocensure marquant la limite tolérée à leur transgression pourvue qu’elle demeure d’ordre privé ? Culture complètement dépolitisée après des décennies d’islamisme ?

Ils me rappellent cette jeunesse dorée de Vientiane, enfants de la nomenklatura du parti, arrivant la nuit tombée au volant de voitures de sport prestigieuses au bowling flamboyant, décoré des drapeaux occidentaux, américain notamment, et d’affiches impensables en régime communiste. "Le voile dehors, l’alcool dedans", me dit avec un grand sourire un des jeunes Iraniens, marchand argenté de tapis. Quarante années de régime islamiste. Le pays est devenu schizophrène.

Téhéran, capitale d’un pays de plus de 80 millions d’habitants, n’a rien de commun avec les grandes villes orientales que j’ai visitées. Rien du désordre permanent et de l’incessant concert de klaxons du Caire, du bouillonnement continuel d’Istanbul, de la relative légèreté de Tunis, de l’activisme de Casablanca, de la modernité heureuse de Tel Aviv. Elle m’évoque davantage la République démocratique allemande, un pays avec une authentique ossature d’État, un encadrement rigoureux assuré par une organisation efficace des services publics, une certaine austérité et une police qui semble particulièrement efficace pour les bonnes comme pour les plus mauvaises causes.

J’espère pouvoir y rencontrer des opposants et éventuellement des francs-maçons s’il en est encore depuis que la franc-maçonnerie a été interdite par le régime des ayatollahs. À défaut de pouvoir m’accompagner, Antoine m’a dit qu’il essaierait de me mettre en contact avec un ou deux amis qui accepteraient peut-être de me parler de franc-maçonnerie au pays des ayatollahs si tant est qu’elle existe encore, au moins discrètement comme dans certains pays de culture musulmane.

Quelques jours plus tard, sur la route du sud, je relis mes notes d’entretien avec un ancien colonel de l’armée iranienne établi depuis l’exil du Shah sur la rive helvète du Léman. Un frère qui fréquente un atelier de la Grande Loge Alpina, la principale obédience de Suisse. Nous nous sommes découverts presque par hasard. Un ami commun m’avait laissé entendre que nous partagions probablement certaines appartenances. Je me méfiais. Un colonel de l’armée du Shah ne pouvait pas être un grand démocrate. Je craignais qu’il ne fût, à l’instar d’une partie de la Grande Loge du Chili, a minima complice de la dictature. Il allait se révéler plus proche des quelques généraux chiliens qui, jusqu’au bout, demeurèrent fidèles à l’état de droit. Sohrab, qui avait été prévenu de ma visite, m’accueillit cordialement dans sa grande boutique de cigares et m’invita à le suivre dans son petit salon où dans de confortables Chesterfield on dégustait purs havanes et vieux whisky.

Sur le ton tranquille d’un homme qui ouvre une boîte de souvenirs et redécouvre des photos du temps passé, il entreprit de démontrer que l’histoire était plus compliquée qu’on ne l’avait contée. "Il n’y avait pas d’un côté la dictature et de l’autre le peuple. Ceux qui soutenaient le Shah étaient très divers, depuis de très gros intérêts financiers, des puissances étrangères intéressées au pétrole, une bourgeoisie éclairée parmi laquelle plusieurs francs-maçons qui espéraient une évolution vers une démocratie parlementaire comme le pays en avait connue au début du XXe siècle. Parmi ceux qui s’opposaient au Shah, des ayatollahs que personne ne prenait vraiment au sérieux et que chacun imaginait pouvoir manipuler, l’Union soviétique qui avait aussi des intérêts pétroliers et soutenait le puissant parti communiste qui inspirait la peur. C’est au nom de la lutte contre le communisme que les ayatollahs se sont frayé un chemin jusqu’au pouvoir. L’armée, fidèle au Shah, n’était pas la police, moins encore la tristement célèbre Savak, un service politique créé dans les années 1955 à l’instigation des américains pour lutter contre le péril communiste. Depuis le mi-temps du XXe siècle, l’essentiel de la vie politique iranienne s’est joué autour de la peur du communisme et du contrôle du pétrole. Russes et Anglais d’abord, Russes et Américains ensuite, s’étaient longuement opposés pour essayer de contrôler le pays. Les Russes ont toujours voulu s’assurer l’accès aux mers chaudes. Les Anglais pensaient à contrôler les matières premières, le pétrole en premier lieu. Les Américains ont pris le relais des Britanniques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Truman a menacé Staline d’entrer en guerre nucléaire si les Soviétiques, qui occupaient l’Azerbaïdjan, pesaient sur la Géorgie, aujourd’hui indépendante, le Kurdistan, et avaient obtenu l’exploitation du pétrole de la mer Caspienne, ne se retiraient pas. Le Shah, encore jeune, refusa de signer l’accord proposé par les Soviétiques et négocia avec les Américains. L’armée se rangea alors derrière le Roi. En 1952, le Premier ministre Mossadegh nationalisa le pétrole. Le consortium passa des mains des Anglais aux Américains. Les communistes qui étaient extrêmement puissants jusqu’en 1953 avec le parti Toudei furent les victimes d’une répression violente. Deux ans plus tard, les Américains aidaient à la création de la Savak. Dans le même temps, les élites soutenaient les initiatives visant à moderniser le pays. Les Anglais de retour contribuèrent au développement de la franc-maçonnerie qui avait pris son essor depuis les années 1905. La franc-maçonnerie n’apparaissait pas publiquement en tant que telle. En revanche, un certain nombre de francs-maçons ont participé aux gouvernements de 1905 à 1977. Je pense même que tous les Premiers ministres sur cette période furent francs-maçons. Nombre d’entre eux partageaient le souffle moderniste du radicalisme. Ils souhaitaient européaniser l’Iran et sortir le pays des griffes des mollahs. Le père du Shah avait donné l’ordre aux femmes d’ôter le voile dans la rue. Seul Nasser eut depuis l’audace de défier les chefs religieux sur le port du voile. L’idée qu’un progrès des mœurs accompagnerait partout dans le monde le progrès économique et social avait fait son chemin dans les classes privilégiées et moyennes.

En 1979 le Shah, malade, s’est retrouvé abandonné par ses soutiens. Peut-être trahi. L’islamisme politique n’est pas sorti de nulle part. Personne n’aurait parié un kopeck sur l’ayatollah Khomeiny dont l’exil à Neauphle-le-Château constitua une véritable rampe de lancement. Les communistes pensaient récupérer le pouvoir. Les Occidentaux n’imaginaient pas un instant que de cette révolution allait sortir un régime monstrueux. Tout au plus les religieux, perçus simplement comme des conservateurs, resteraient-ils au pouvoir quelques mois. Et puis les États-Unis se feraient fort de favoriser la mise en place d’un régime plus présentable aux yeux de l’Occident. Les réunions des loges maçonniques furent immédiatement interdites et nombre de francs-maçons arrêtés. Le dernier Premier ministre du Shah qui tenta d’initier une transition ne gouverna que 37 jours. Il avait été initié avant-guerre lorsqu’il étudiait à Paris. C’est alors que j’ai décidé de m’exiler", lâcha Sohrab, mettant un terme à l’entretien.

Avait-il encore des contacts avec des francs-maçons demeurés au pays ? La plupart devaient être morts. Peut-être quelques survivants mais très âgés continuaient-ils de se retrouver autour d’un dîner amical ? Mais il n’avait pas d’informations plus précises. J’avais envie d’en savoir plus.

La route du lac salé, inlassablement droite, s’enfonce dans une région de plus en plus désertique dont l’horizon se perd dans l’ombre d’une chaîne de moyennes montagnes. Les déserts ont toujours exercé sur moi une forme de fascination par leurs paysages beaucoup plus divers qu’on ne l’imagine, les faux silences, les ruptures de température, la lenteur obligée pour les traverser, l’imagination qu’ils sollicitent. Ces paysages ont marqué voyageurs et prophètes. Les oasis où les caravaniers faisaient boire leurs chameaux ont été remplacées par de modestes stations-services, style halte-buvette de Paris Texas, le chef d’œuvre de Wim Wenders. Du coffre de la voiture, Giorgi, notre chauffeur, extrait les "objets du culte" du thé au safran que des hommes se transmettent de génération en génération. Le rituel est sobre mais méticuleux, qui dessine au milieu de l’ordinaire un espace sacré. À la façon du rituel qui ouvre les travaux de ma loge et transforme un lieu "profane" en espace de complicité fraternelle. Les cultures du désert ont chacune leur recette pour ce moment où le thé rassemble les hommes, à la menthe et sucré dans les dunes marocaines de l’Erg Chebbi, à l’ardoise amère dans le Wadi Run jordanien où David Lean tourna l’immense Lawrence d’Arabie, au safran avec Giorgi. Ses gestes méticuleux d’un rituel ancestral témoignent d’un art de vivre, modeste et solidaire au cœur d’une nature hostile où l’homme seul ne peut survivre longtemps. Autour de nous, assis en tailleur sur de petits tapis, des chauffeurs de camion en pause, des jeunes et de très vieux au visage buriné par le soleil et le vent, venus de régions lointaines, d’Azerbaïdjan, du Kurdistan, du Khouzistan, du Khorassan, des bords de la Caspienne au Golfe persique, de la frontière afghane à celle d’Irak, partagent en paix le thé et des cigarettes sur une terre qui a connu tant de guerres et de conquêtes.

Plus nous gagnons le sud et plus la religion imprègne la vie quotidienne. Dans le centre de Téhéran, beaucoup de femmes osent défier les autorités en troquant l’hijab, obligatoire pour les filles à partir de neuf ans, noir et épais, pour un léger voile de couleur, jeté sur les cheveux et les épaules, mais dégageant leurs lèvres et leurs yeux maquillés, des chemisiers, des jupes et des pantalons aux couleurs vives. La vie transperce la mort. Au bazar de Kashan, les femmes tout en noir sont largement majoritaires. Les plus âgées rapprochent de la main les pans de leur tchador pour masquer leur visage. Elles ressemblent à des fantômes. Tel est bien l’objet d’une prescription dictée par des hommes qui ont peur de ne pouvoir contrôler leur libido. Les plus jeunes dévoilent leur visage, osent un regard, un sourire complice. À la moindre occasion, celles qui possèdent quelques mots d’anglais n’hésitent pas à échanger avec nous. Enfermées à l’intérieur d’une muraille de tissu, les femmes iraniennes n’entendent pas oublier leur féminité. Elles résistent à leur façon.

Ce mois d’octobre marque l’anniversaire de la mort de l’imam Hossein, petit-fils du prophète Mahomet, personnage central du chiisme, l’autre branche de l’islam avec le sunnisme. C’est un mois de deuil, un moment très important dans la tradition chiite où le culte des martyrs a pris une dimension considérable. Dans chaque quartier où la commémoration a été minutieusement préparée, des cortèges d’adultes et d’enfants déguisés en martyrs défilent par les rues. Dans le plus grand sérieux, les visages austères. L’heure n’est pas aux festivités. Ce ne sont pas les écoles de samba qui défilent au carnaval de Rio ! Pas davantage une activité "culturelle" pour touristes audacieux qui reviennent petit à petit en Iran en dépit de la dégradation des relations avec l’Occident. Droite sur ses étriers, montée sur un cheval persan rendu nerveux par la cacophonie des trompettes et des tambours, sabre en main, l’air méchant, la "réincarnation" de l’imam s’engage au milieu de la foule avec son escouade de cavaliers à ses côtés et derrière, une soldatesque à pied, aux airs de paysans, armés de coutelas et de cimeterres en fer blanc. Ce petit monde pourrait faire penser à un Don Quichotte oriental avec une escorte de Sancho Panza. Mais il inquiète par la violence qu’il incarne. Dans tous les carnavals, il y a toujours un moment où la transgression semble quasi autorisée. N’est- ce pas une fonction du carnaval ? Un peu plus loin, dans une petite galerie, un attroupement. Les hommes, vêtus de chemises, de pantalons et de cravates noires forment comme une chaîne humaine autour d’un catafalque recouvert d’un tissu noir. Une étrange association d’idées surgit en moi, que seuls les lecteurs francs-maçons saisiront. Ils psalmodient ce qui semble être une prière. Ils se frappent la poitrine. Les femmes derrière eux, également vêtues de noir, participent à ce rite funéraire à la gloire des Martyrs. Les hommes tendent le bras droit. Une autre association d’idées me vient aussitôt. J’avais sept ans. Avec mon père, nous nous étions rendus à Madrid visiter un de ses amis, un républicain espagnol qui venait d’obtenir l’autorisation de rentrer au pays et souhaitait inviter les amis qui l’avaient aidé pendant ses longues années d’exil. C’était un quinze août, date à laquelle le franquisme s’autocélébrait sur une grande place de la capitale. Dans certains journaux on disait que le régime s’était un peu calmé et que de fasciste il s’était transformé en conservatisme autoritaire ! La foule immense d’hommes en chemises noire, cravate noire, pantalon noir, entonnait l’hymne de la dictature. Ma main serrée dans celle de mon père, je sentais combien elle exsudait la sueur. Papa était mal. Probablement pensait-il à Auschwitz dont il avait été libéré quinze ans plus tôt ? Il me glissa à l’oreille, on rentre à la maison. Le soir même nous avions quitté Madrid. Depuis, les chemises noires suscitent toujours en moi un sentiment de répulsion et les processions religieuses ne constituent pas mon spectacle préféré. Mais ces hommes pris dans leur rite furent plutôt accueillants. Attention à ne pas juger trop vite. Encore une association d’idées : les grandes retraites au flambeau, à la Pâques en Andalousie, constituées de régiments de pénitents en bure et cagoule encadrant à pas lents à travers la ville des chariots dorés et enluminés sur lesquels on avait posé les statues des saints et du Christ, dans une musique baroque, dissonante, comme si elle avait mission de rappeler la présence du diable et de la mort.

Ispahan. Les adolescents ont tous dans un recoin de leurs rêves le nom de quelques villes mythiques qu’ils ont souvent idéalisées. Venise, Valparaiso, Naples, Alexandrie, Shanghai, Djibouti, résonnaient à mes jeunes oreilles comme autant de promesses qu’elles ne tinrent pas toujours. Il en va des villes comme des amours. Ispahan s’annonçait avec son légendaire parfum de rose, ses bulbes, ses coupoles, ses minarets bleu roi, bleu ciel, bleu turquoise, doré, réfléchissant en une pluie d’éclats la lumière du soleil couchant. Ispahan tient sa promesse. La place Naghsh - e Jahan bordée de monuments fastueux, mosquée du Shah, mosquée du Cheikh Lotfallah, palais Ali Qapou, me fait penser à la longue piazza Navone, également ornée de larges fontaines à jets, à ceci près qu’ici, à portée de main du désert, l’eau et les jardins constituent des miracles permanents. Assis sur un banc avec mon épouse, nous nous livrons à notre dada préféré, croquer ce moment d’harmonie en essayant de l’immortaliser sur nos carnets de dessins, encre de chine et aquarelle en main. Un petit garçon, six ans peut-être, s’approche de nous, regarde notre esquisse, sourit, me tend une feuille sur laquelle il a dessiné un grand sapin et disparaît dans la foule des promeneurs venus profiter des lumières du soleil couchant. Il y a beaucoup de générosité chez ce peuple qui souvent d’un regard, d’un geste, d’un sourire, dans la rue, dans un souk, nous témoigne d’une complicité, d’une ouverture d’esprit que l’islamisme n’a pu éradiquer.

À la tombée de la nuit, illuminée, sur le pont aux 33 arches qui enjambe le Zayandeh Rud, totalement à sec, des jeunes dans les alcôves devisent, fument. Un étudiant en architecture s’approche de nous et entame la conversation prudemment. Il a soif de mieux connaître ce à quoi aspire la jeunesse européenne. Il me rappelle les jeunes rencontrés dans les années 80 en Allemagne de l’Est, en Hongrie, en Tchécoslovaquie. Nous échangerons une partie de la nuit. Bridés, ces jeunes en ont assez de la dictature religieuse. Moins politique que nous l’étions à leur âge, ils aspirent à vivre intensément. Une nouvelle génération est prête. L’après-midi, j’avais tenu à voir quel sort le régime réservait à ses minorités. Au pied de la Cathédrale, le quartier arménien est florissant avec ses boutiques branchées où les femmes prennent beaucoup de libertés avec les règles de la police religieuse. La visite du quartier juif, non prévue dans le programme, est plus délicate. Le guide, qui trouve toujours un prétexte pour ne pas sortir des itinéraires balisés, tergiverse, finit, face à ma détermination, par nous conduire jusqu’à une synagogue, fermée derrière une porte métallique ornée d’une grande menorah turquoise avec inscription en hébreu. Il est terrorisé. Le chauffeur est parti de son côté. Faire son rapport ? J’insiste pour aller au-devant de femmes et d’hommes, chez eux. "Pas de chance", dit-il, frappant à la porte d’un petit immeuble alors que personne n’ouvre. Il est vrai que le Président de la République islamique d’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, n’avait pas mâché ses mots en appelant à "rayer Israël de la carte". À Yazd plus au sud, entre deux déserts, oasis caravanière, une des plus vieilles cités du monde, épicentre du zoroastrisme, j’ai souhaité pouvoir dialoguer avec les adeptes de cette religion, lointain ancêtre du monothéisme. Mais nous ne pourrons échanger qu’avec des morts ! Le guide nous conduit à un cimetière dont les pierres tombales, de petite taille, à la forme triangulaire, gravées pour certaines de signes astrologiques, donnent le sentiment de sortir de l’atelier d’un tailleur de pierres. Cette démonstration de grande tolérance me donne surtout le sentiment d’une communication montée pour accréditer auprès des visiteurs l’image d’ouverture du régime des mollahs ! Ainsi, le guide nous conduit-il au temple de la communauté zoroastrienne, Atashkadeh où, depuis les origines, brûle le feu sacré.

Après les jeunes, les Arméniens, les juifs, il me reste à essayer de contacter les francs-maçons. Il n’y en a plus. Mais Antoine, avant mon départ, m’a donné une adresse. Celle d’un très vieux monsieur qui pourrait accepter de parler des temps anciens. Il tient boutique dans une des ruelles de la vieille ville, un véritable petit musée de peintures sur parchemins mais aussi sur os et ivoire, tradition d’Ispahan dont les miniatures sont de véritables chefs d’œuvre.

Le marchand d’art est aussi maître en dessin qui perpétue une longue tradition familiale. L’homme au visage parcheminé, aux mains fines et ridées, fait penser à ces vieux sages orientaux dont le poids des ans n’a rien ôté de leur vivacité. Le patriarche qui nous accueille est encore bien droit, le sourire généreux, le regard ardent. Il devine immédiatement que je suis celui dont Antoine lui a annoncé la visite. D’un geste amical il m’invite à le suivre dans l’arrière-boutique pour me montrer d’autres œuvres puis dans son bureau à l’abri des regards indiscrets. Un refuge étroit mais chaleureux aux tapis chatoyants, aux murs tapissés de peintures, une petite table sculptée servant de bureau, une table basse circulaire et deux petits fauteuils assortis de coussins douillets. Il me serre chaleureusement la main entre les siennes et, dans un français qu’il ne pratique plus que rarement, au mélodieux accent farsi, m’invite à m’asseoir. D’une voix douce il m’indique que les amis d’Antoine sont ses amis et qu’il est fier de recevoir la visite d’un Français éclairé. Est-ce un clin d’œil ? Je demeure prudent, davantage pour lui que pour moi. Sa femme, un demi-siècle plus jeune, sans voile sinon un châle aux couleurs vives sur les épaules nous sert thé et biscuits au safran. Quelques circonvolutions plus tard comme il est de tradition en Orient, Bayazid [2] s’approche et me glisse à l’oreille qu’il a été franc-maçon il y a longtemps mais qu’aujourd’hui il vaut mieux ne pas en parler, sinon avec la plus grande prudence. Mais la confiance qu’il porte à Antoine est totale. Et puis, je suis si vieux, dit-il.

"Notre société était fréquentée par des gens respectables, cultivés, ouverts, des médecins, des avocats, des enseignants, des militaires, des hauts fonctionnaires, des marchands aisés voyageant fréquemment pour leurs affaires en Europe, des parlementaires et des ministres, des chrétiens et des musulmans. Nombre de leurs enfants poursuivaient leurs études dans les universités françaises. Certains furent reçus à ce moment dans les loges à Paris. Quand j’ai rejoint la Franc-maçonnerie, les plus anciens avaient soutenu la révolution de 1905 ayant permis l’instauration d’un régime parlementaire libéral. Ils ne faisaient pas de politique mais étaient engagés en faveur des libertés individuelles, d’un enseignement public gratuit, ce qui a suscité l’hostilité des extrémistes religieux qui dans les années 1895 avaient obtenu l’interdiction de toute réunion sans autorisation. La Maçonnerie est en fait assez ancienne en Perse", me dit-il, enjambant les décennies mais avec une mémoire étonnamment fidèle pour un homme ayant passé aisément les 90 printemps.

Quelle richesse vivante ! Dès le milieu du XIXe siècle, reprend-il en substance, l’Iran étant sous influence britannique, une loge fut constituée à Téhéran, dépendant de la Grande Loge de Londres. Comment ne pas penser à ce moment précis aux loges anglaises et irlandaises dans les colonies de l’empire britannique, colonialiste et paternaliste à la fois, en Inde, en Birmanie, à Rudyard Kipling, attablé à la terrasse de l’hôtel Sand à Rangon, écrivant L’Homme qui voulut être roi, son roman à la gloire de la franc-maçonnerie ?

En Iran, elle se faisait très discrète, ne s’exprimait pas publiquement, poursuit-il. Mais de nombreux francs-maçons occupaient des fonctions politiques importantes. La famille Kadjar qui régna jusqu’en 1925 laissa la franc-maçonnerie se développer. À cette date l’ambassadeur à Paris avait été initié dans une loge du Grand Orient avant de contribuer à une loge dépendant du Grand Orient d’Égypte.

Bayazid est un livre. Qui entretiendra cette mémoire lorsqu’il aura disparu ? Il poursuit. De 1925, date à laquelle commence le règne de la dynastie Pahlavi, à 1941, la franc-maçonnerie n’a connu aucune activité mais de nombreux ministres sont francs-maçons. Dans le même temps, les sentiments anti-anglais se sont développés dans la population, considérant les francs-maçons comme les "valets des Anglais".

Dans les années 1950, des contacts ont été établis avec le Grand Orient de France notamment par le docteur Saïd Malek, initié à Paris alors qu’il était étudiant, interne des hôpitaux. Par la suite, revenu au pays, il établit des liens avec la Grande Loge nationale française. Et en 1969 fut créée la Grande Loge indépendante d’Iran dont le grand maître était un ingénieur, ancien Premier Ministre et francophile. Aussi dans ces loges parlait-on surtout farsi et français. Dans les années soixante, le Shah lança la "révolution blanche", grande réforme de modernisation agraire qui buta sur des questions d’irrigation et de propriété des terres et aboutit à lancer une grande vague d’immigration vers les villes. "Le Shah avait perdu le soutien du monde paysan." Deux à trois mille maçons environ continuèrent à travailler en loge jusqu’en 1978. "Le climat était mauvais. Des émeutes éclatèrent. Vous connaissez la suite."

Le frère Bayazid connaît bien l’histoire de la franc-maçonnerie. Je ne saurai pas s’il y a exercé des responsabilités. Sa mémoire est un trésor. J’essaye de l’orienter sur la situation actuelle. À Cuba, la dictature n’a pas empêché les loges de poursuivre leurs travaux, même si la bienveillance du parti ne l’empêche pas de contrôler ses activités. En Iran, la dictature des ayatollahs n’a laissé aucun espace pour ces hommes qui se revendiquaient des Lumières, l’ennemi déclaré des islamistes. Les loges comprenaient pourtant des musulmans probablement trop libres pour le nouveau régime. Bayazid ne souhaite pas en dire plus. Il est fatigué. Et, plus encore, prudent. Notre poignée de main symbolique résonne non comme un au revoir mais comme un adieu, plein de chaleur fraternelle. Je ne saurai pas si quelques frères iraniens parviennent à se retrouver discrètement, ne fût-ce qu’autour d’un thé, ou si la franc-maçonnerie a été éradiquée. Mais les islamistes ne savent probablement pas que l’acacia, symbole des maîtres maçons, refleurit toujours.

La route file droit découvrant après Chiraz et le mausolée d’Hafez, grand poète persan, une terre magique par la verticalité de son histoire datant de plus de 2500 ans et l’horizontalité de ces civilisations enchevêtrées mortelles et relatives. Pasargades et le tombeau de Cyrus II, synthèse des architectures élamite, babylonienne, assyrienne, égyptienne, anatolienne, pillé mais restauré par Alexandre le Grand, témoignage d’une admiration au-delà des siècles. Persépolis, capitale du royaume achémide, fondée par Darius en 518 avant notre ère, dont les bas-reliefs, tels un reportage photo de l’époque, découvrent la procession de vingt-trois nations venues apporter leur tribut en un 14 juillet, jour du nouvel an. Il y a là des Mèdes, des Élamites, des Parthes, des Égyptiens, des Arméniens, des Assyriens, des Scythes, des Babyloniens, des Cappadociens, des Indiens, des Ethiopiens, des Somaliens, des Thraces, des Arabes. Car la Perse est une alchimie de civilisations la plupart disparues. Héritière de Sumer et d’Akkad, terre des premières cités et de la naissance de l’écriture, de l’empire des Parthes aux Sassanides qui affrontèrent les romains, des Califats Omeyade et Abbasside aux Seljukides, des dynasties turques, des invasions mongoles de Gengis Khan aux turco - mongols de Tamerlan, des Kurdes descendants de tribus indo-européennes aux Scythes du Caucase… aucune autre terre ne pourrait se présenter sous d’aussi célèbres auspices. Curieusement les peuples riches d’un passé glorieux se donnent beaucoup de mal pour effacer les traces des civilisations dont elles ont hérité, fût-ce pour partie en les détruisant. Manifestations œdipiennes de fils qui doivent tuer le père pour exister ? L’architecture heureusement, avant même l’écriture, a permis d’inscrire les traces de ces passés, même lorsqu’ils sont réduits à l’état de ruines. Il n’empêche, leur mémoire, lorsqu’elle a été transmise, fait souvent l’objet d’opprobre ou de censure. Longtemps on ne put parler des Indiens aux États-Unis, des peuples africains avant la colonisation. Délicat d’évoquer en Algérie la trace des cultures d’avant la conquête arabe, des Berbères, des Juifs et des Chrétiens et en Israël la présence des Cananéens avant l’arrivée de Josué et des tribus sorties d’Égypte. Mystère des mémoires des neuf cités de Troie empilées les unes sur les autres dont celle d’Homère n’aurait été que la 6ème ou la 7ème. Qui étaient-ils ces peuples qui résistèrent dix ans au siège des Grecs, qui bâtirent cette cité prestigieuse et l’édifièrent à nouveau après chaque destruction ?

Au pied de l’immense terrasse du palais de Persépolis j’entends comme le murmure de ces langues éteintes, de ces mythologies évanouies, de ces tentatives d’entendement du monde qui ont ouvert la voie à ce qui deviendra la science, le frottement des colossales pierres taillées qu’ont assemblées des hommes différents et si proches de nous. Persépolis, Cnossos, Chichen Itza, Louxor, Mycènes, Jérusalem, je pense au temple symbolique que les francs-maçons s’évertuent à construire et qu’ils savent promis à la destruction récurrente. À la chaîne d’union qui lie les hommes au-delà du temps et des lieux. Au secret d’Hiram qui, bien que perdu, se réinvente et se transmet inexorablement par les générations nouvelles. Un puissant sentiment de solidarité, de continuité avec cette humanité disparue, de fraternité au-delà des siècles me saisit. Probablement est-ce là le sens d’une spiritualité laïque. Je me sens pleinement libre, universaliste, franc-maçon.

Un an plus tard. Paris, place du Trocadéro où la statue équestre du frère Foch, maréchal de France, semble jeter un regard bienveillant sur la Tour Eiffel, symbole des progressistes du XIXe siècle quand les réactionnaires soutenaient l’édification du Sacré-Cœur pour expier la Commune. Un café luxueux à l’image de ce quartier grand-bourgeois de la capitale. J’ai rendez-vous avec un Iranien de l’exil, un franc-maçon de longue date qui a conservé des liens avec sa terre natale. Je ne le connais pas. Un de mes bons amis de la Grande Loge nationale française, obédience qui a conservé des liens privilégiés avec la maçonnerie iranienne jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Khomeiny, m’a organisé ce contact. L’homme avec qui je sympathise immédiatement est un professeur de médecine en retraite, élégant, posé, d’une grande culture. À son arrivée en France, il a rejoint une loge du Grand Orient. La relation de confiance s’établit naturellement. Iradj [3] a quitté son pays dès le retour de Khomeiny. Malheureusement, il ne peut pas me dire si des maçons se réunissent encore de nos jours. Il a conservé des amis et de la famille dont certains fréquentaient les loges. Pour autant qu’il sache, personne ne prendrait le risque de braver la dictature islamique qui, dans les premiers jours de la prise du pouvoir, aurait éliminé 150 000 à 200 000 personnes, des chiffres à confirmer, surtout des communistes mais aussi des francs-maçons.

"Ceux qui ont échappé à ces massacres se sont faits tout petits, dit-il. La franc-maçonnerie a une longue histoire en Iran et elle a joué un rôle positif dans les années 1900 concourant à la mise en place d’un régime parlementaire. Elle a donné de nombreux responsables au pays. Mossadegh, le Premier ministre qui en 1951 nationalisa l’industrie pétrolière alors entre les mains d’un consortium britannique, avait été initié dans sa jeunesse, à Neuchâtel à Alpina, l’obédience suisse. Américains et Anglais décidèrent de l’évincer du pouvoir. Ce fut fait par un coup d’État en août 1953. Et le frère Mossadegh acheva sa vie en résidence forcée."

Avec le large sourire de celui qui savoure ma stupéfaction, moi qui prenais Mossadegh, auteur de réformes sociales et politiques progressistes pour proche des communistes, Iradj lâche, telle une bombe,

"Tu as l’air étonné ! Mais de 1903 à 1977, tous les Premiers ministres ont été Francs-maçons ! Jusqu’à Shapour Bakhtiar, dernier Premier Ministre du Shah, qui avait dirigé la dissidence et qui, par crainte d’une révolution voyant les communistes et les mollahs prendre le pouvoir, avait accepté le poste de chef du gouvernement. Il quittera clandestinement l’Iran pour la France où il périra assassiné dans son exil en région parisienne."

Cette révélation me laisse coi. Je n’imaginais pas un instant en préparant ce voyage qu’autant de francs-maçons avaient contribué depuis les années 1900 aux tentatives de réformes pour mettre en place une démocratie parlementaire même si nombre d’entre eux furent probablement des conservateurs éclairés plutôt que des réformateurs et moins encore des révolutionnaires. Des bourgeois libéraux ainsi que les qualifient des représentants de la gauche radicale en exil à Paris.

Je relance Iradj. Comment comprendre que dans ce pays où la gauche avait une réelle tradition, dénonçait les atteintes aux libertés démocratiques, où les communistes étaient très influents, que les islamistes aient pu arriver au pouvoir, alors même que Khomeiny avait clairement annoncé que le régime qu’il entendait mettre en place ne tolérerait pas la moindre velléité d’indépendance politique par rapport au parti de la Révolution islamique, le Parti de Dieu ? Ma question ne le déstabilise pas. La langue de bois ne participe pas de sa culture même s’il s’exprime avec les rondeurs d’un homme qui a l’expérience d’instances internationales. "Les communistes ne se sont pas opposés aux ayatollahs. Ils les ont même soutenus. Ils imaginaient récupérer le mouvement. Mais", ajoute -t-il, "d’autres complicités, et le mot est faible, ont joué en faveur du renversement du Shah dont le régime était discrédité. Les richesses du pays ont depuis longtemps suscité la convoitise des Anglais, des Russes, des Américains. Et ces derniers, depuis les années 1950, ont tout fait pour interdire l’accès au pouvoir des communistes. Les grandes puissances ne pouvaient plus soutenir le régime du Shah légitimement décrié et devaient avoir en tête une alternative politique.

C’est en France que l’ayatollah Khomeiny a passé ses 117 derniers jours d’exil, après 15 ans d’éloignement imposés par le Shah au cours desquels il s’est fait une réputation de sage", rappelle-t-il. "Il était alors pratiquement inconnu du grand public dans son pays. C’est en France qu’il a pu préparer sa révolution", rappelle Iradj. En 1978, Saddam Hussein, alors fréquentable et qui vient d’expulser d’Irak l’ayatollah Khomeiny, déconseille au président Giscard d’Estaing de l’accueillir et lui suggère de l’envoyer plutôt en Libye parce "ce que ce qu’il dira en France aura un retentissement international, alors que ce qu’il dira en Libye sera inaudible", rapporte Jacques Chirac dans le premier tome de ses Mémoires. Le président Giscard d’Estaing avait-il voulu honorer la tradition française d’hospitalité des opposants poursuivis dans leur pays ou bien avait-il déjà en tête d’autres projets pour la succession du Shah ?

En janvier 1979, les dirigeants occidentaux décident de le laisser tomber. Réunis à Saint-François au sommet de la Guadeloupe, Valéry Giscard d’Estaing, Jimmy Carter, le président américain, Helmut Schmidt, le chancelier ouest-allemand et James Callaghan, le Premier ministre britannique, veulent pour autant prévenir l’arrivée au pouvoir des communistes. La voie est ouverte à l’ayatollah. Ils savent que depuis 1976 le dernier roi d’Iran est atteint d’un cancer dont le professeur Barnard n’a pu que retarder les échéances.

Un mois après le sommet, Khomeiny prend le pouvoir. Voilà comment cela a été rendu possible. Voilà comment le peuple s’est fait voler le retour à la démocratie. Et voilà comment les Occidentaux ont été roulés dans la farine qui imaginaient que bien vite les religieux repasseraient le pouvoir à un gouvernement libéral. Ils se sont lourdement trompés. Quelques temps plus tard, les Américains auraient dit à Khomeiny qu’il était temps de quitter le pouvoir. L’ayatollah aurait répondu, pas question, je reste. La réplique fut cinglante avec l’occupation de l’ambassade des États-Unis par des soi-disant étudiants et la prise d’otage d’une cinquantaine de personnes qui s’achèvera avec quatre blessés et huit morts pour les Américains.

De retour chez moi, j’entends à la radio que des jeunes femmes de la tribu des islamo-gauchistes, heureusement peu nombreuses, ont défilé à Paris en faveur d’un "droit pour les femmes à porter le voile !" Pas un mot pour celles qui à Téhéran manifestent dans les rues au péril de leur vie pour gagner le droit de ne pas le porter et vivre en femmes libres. L’Iran nous tend un miroir qui reflète nos propres turpitudes [4].

 »

[1Mousavi Haghanni, directeur de l’Institut pour les études de l’histoire moderne, conférence : "L’étude du mouvement de la franc-maçonnerie en Iran moderne", le 9 juin 2011 à l’Institut Imam Khomeiny, Téhéran.

[2Son prénom a été changé bien que le vieux sage nous ait quittés depuis ma visite.

[3Le prénom a été modifié.

[4Pour des raisons de sécurité, les noms des personnages et des lieux ont pu être modifiés sans rien changer au fond du message qu’ils ont souhaité transmettre.



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