(P. Sastre, Le Point, 12 fév. 26) Peggy Sastre, journaliste scientifique et essayiste 18 février 2026
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Lire "Peggy Sastre – Fin de vie : pourquoi la liberté de choisir scandalise toujours autant"
"n raconte que l’humanité se divise entre ceux qui creusent et ceux qui tiennent le flingue. En moins poétique, mais plus juste, elle se divise peut-être surtout entre ceux qui croient qu’elle se divise en deux et ceux qui constatent, savent, pressentent qu’en près de quatre millions d’années d’évolution, l’humanité est surtout devenue une affaire de pluralité : mouvante, contradictoire, irréductible au simplisme des grandes catégories – et d’autant plus si elles ne sont que deux.
Et pourtant, une ligne de fracture persiste, isolant du reste de la population les gens capables de tolérer que l’on vive autrement qu’eux. Séparant ceux vivant pour ne rien avoir à demander à personne de ceux ne supportant pas que le monde – et leurs congénères – leur échappe.
Soit ce que mon ami et philosophe Ruwen Ogien – un être manquant aussi cruellement à mon cœur qu’à une époque toujours plus avide de resserrages de vis – posait dans sa distinction entre minimalistes et maximalistes. Les premiers estiment que la morale se limite à une exigence simple : ne pas nuire à autrui. Les seconds veulent dire le bien, le vrai, le juste et organiser la vie des individus en conséquence, quitte à les « sauver » malgré eux. Tout pour le groupe, la horde et le troupeau, et pas une tête qui dépasse.
Quand la modernité élargit l’espace de l’autonomie
Évidemment, si l’on peut sans peine imaginer que ce clivage remonte au moins à l’âge des cavernes, force est de constater que la modernité a offert à la première catégorie, celle des « libertaires », un écosystème infiniment plus favorable à ses inclinations.
Au fond du fond, pour ne rien avoir à demander à personne – et ainsi échapper aux contraintes étouffantes et répétitives du « commun » –, il faut pouvoir se le permettre, et en étant une boucle de rétroaction positive entre désir d’autonomie et carburant à autonomie, la civilisation issue des Lumières aura permis à leur niche de grossir comme jamais auparavant dans notre longue – et très communiste – histoire.
La loi française sur la fin de vie, et les faux débats qui l’accompagnent, est une nouvelle illustration de ce conflit archaïque. À chaque fois que la possibilité est ouverte de laisser à des individus le soin de disposer de leur propre corps – pour donner la vie, la refuser, la transformer, ou y mettre un terme – surgit la même litanie d’arguments, comme sortie d’un grenier idéologique poussiéreux à en crever.
On nous parle de dérive, de pente glissante, de bascule civilisationnelle, de risque de normalisation, de pressions invisibles mais omnipotentes. On convoque les plus vulnérables, fragiles, impressionnables, pour justifier qu’on interdise à tous ce que certains pourraient mal manier, dans la confusion systématique entre la possibilité d’un abus et sa nécessité.
Et toujours une même structure mentale : si quelqu’un est autorisé à choisir, alors quelqu’un, quelque part, finira par être contraint. Si une liberté existe, elle deviendra forcément une obligation. Comme si l’autonomie ne pouvait qu’être universellement partagée ou universellement supprimée.
En réalité, cette peur obsessionnelle du précédent, du cliquet, du « et après ? » dit moins quelque chose de la fin de vie que de la difficulté à appréhender la signification et l’effet véritables du pluralisme. Elle trahit une incapacité profonde à admettre que des individus puissent faire des choix radicalement différents face à une même situation – la souffrance, la dépendance, la mort – sans que l’un invalide l’autre. Que la dignité n’est pas une norme unique, mais une affaire située, subjective, intime. Et qu’entre une liberté absente et une liberté offerte, le lien de causalité est autrement plus solide chez ceux que l’absence entrave que chez ceux que la possibilité astreint.
Le corps, territoire toujours contesté
On m’objectera que la mort n’est pas une affaire privée. Qu’elle engage la société, la médecine, le lien social. Argument imparable, car extensible à l’infini : la sexualité aussi engage la société, la famille, la symbolique collective ; la reproduction également ; le corps des femmes en général, d’ailleurs, n’a jamais cessé de « poser problème ». À ce compte-là, il n’existe à peu près rien qui ne puisse être déclaré d’intérêt public, et donc réglementé jusqu’à l’asphyxie.
Cet éternel retour des mêmes arguments n’est pas le signe d’une vigilance morale, mais d’un refus obstiné de tirer les conséquences de la diversité humaine. Et tant que ce refus persistera, la liberté de disposer de son corps restera ce qu’elle a toujours été : un scandale pour ceux rêvant de tenir le flingue pendant que d’autres creusent."
Voir aussi dans la Revue de presse la rubrique Fin de vie,
les éditos Fin de vie : les religions auront-elles le dernier mot ? (G. Abergel, 28 fév. 23), Le droit à mourir dans la dignité : un combat laïque (P. Kessel, 18 mars 10),
les communiqués du CLR Droit de mourir dans la dignité : le Comité Laïcité République dénonce le poids exorbitant des morales religieuses (10 oct. 03), Droit de mourir dans la dignité : un droit inaliénable pour tout être humain (15 oct. 04),
Avec la participation du CLR "Le modèle français d’accompagnement à la fin de vie doit permettre le suicide assisté et l’euthanasie" (Pacte progressiste sur la fin de vie, 2 oct. 23) dans Pacte progressiste sur la fin de vie, Collectif laïque national "De la naissance à la mort : laïcisation des corps" (Collectif laïque national, 3 fév. 26),
la VIDEO Webinaire "Un droit fondamental : le droit à mourir dans la dignité" (CLR, 17 fév. 22), le Colloque "Fin de vie, la liberté de choisir" (CLR, Paris, 28 oct. 17),
dans les Initiatives proches ADMD, Terra Nova B. Poulet : "Je ne veux pas aller en Suisse" (tnova.fr , 2 mars 23) et dans les Liens Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), Le Choix Citoyens pour une mort choisie
(note de la rédaction CLR).
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