(Charlie Hebdo, 7 mai 25) 12 mars 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
"Il y a des mots - souvent anglosaxons - qui entrent dans le dictionnaire par l’usage. C’est le cas de « crush » ou de « spoiler ». Il y en a d’autres qui se font une place à la hache, portés par des militants politiques teigneux. C’est le cas d’« islamophobie ».
Yovan Simovic, Journaliste ; Biche, Dessinateur

Lire "Islamophobie : de la LDH à Mélenchon, vingt ans pour imposer un concept foireux".
En politique, la chasse commence seulement une fois que le sang a coulé. Il s’agit alors de débusquer les faux nez, les complices, les traîtres. De jouer aux commissaires, histoire de se positionner dans le camp du bien. Le 25 avril, un homme est mort lardé de dizaines de coups de couteau dans la mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard. À gauche, Olivier Faure, le patron des socialistes, pleure un homme « mort parce que musulman », tandis que le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, dénonce « la haine anti musulman à l’origine de l’odieux assassinat ». Des prises de parole classiques, à la hauteur du drame.
Mais, du côté de La France insoumise, on profite de l’événement pour relancer un vieux débat. Eux, à l’instar des Écologistes, préfèrent parler d’un crime « islamophobe ». Et, comme tous les clowns dogmatiques qui pullulent à gauche, ils estiment que refuser d’utiliser leur jargon militant reviendrait à « fai[re] partie du problème de ce racisme », dixit Aly Diouara, député mélenchoniste. En substance, dénoncer un crime raciste en parlant de « racisme » ferait le jeu des racistes. Et la guerre, c’est la paix, comme dirait l’autre.
L’expression « racisme antimusulman » désigne pourtant, selon la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), « l’ensemble des actes, comportements, propos ou discriminations visant des personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane ». C’est adapté, congruent, même. Et ça permet de protéger les croyants de la vermine raciste tout en autorisant la critique idéologique des textes et du culte. Ce que ne permet pas, rappelons-le, l’« islamophobie », qui amalgame l’« hostilité envers l’islam, les musulmans », nous dit le Larousse.
Mais, pour comprendre l’ampleur de la fraude, le mieux, ce sera toujours d’écouter les barbus en parler. Prenez l’agitateur islamiste Elias d’Imzalène, proche de La France insoumise. Pour lui, l’« islamophobie », ce serait « tout ce qui entrave la construction, le développement de la communauté, son expression, qu’elle soit visible ou politique, ici même en France ou ailleurs ». L’interdiction de la burqa : « islamophobe ». Celle du hijab à l’école : « islamophobe ». Désapprouver le voile sur des gamines de 5 ans : « islamophobe ». Alors on enrage quand on découvre le terme sur les babines d’une partie de la gauche politique, syndicale et associative.
Retour en 2004
Un combat a eu lieu au sein de ces structures, et force est de constater que les laïques ont perdu la main. Au Mrap, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, les compromissions débutent dès le tournant des années 2000. Le terme « islamophobie » intègre définitivement leur logiciel politique lors d’un congrès de l’association antiraciste en 2004, après un vote favorable à la ligne portée par le président de l’époque, Mouloud Aounit. « Il a été le premier dirigeant du Mrap à ne pas être membre du PCF, et c’est toujours la même chose avec ces associations satellites : quand elles s’écartent de leur maison mère, elles partent en sucette », analyse pour Charlie un ancien militant antiraciste.
Mais les débats auront été houleux. « Le combat contre l’islamophobie me pose problème. Au Mrap, nous sommes majoritairement laïques, nous avons une vision critique des religions. Pour moi, l’islamophobie est légitime, et non le racisme antimusulmans », s’indignait un militant de l’époque dans les pages de Libération. Certains de ses camarades renchérissent, estimant avoir le droit de se déclarer « islamophobes » et même « judéophobes ». Ils finiront tous par claquer la porte de l’association. Deux ans plus tard, le Mrap portera plainte pour « provocation et incitation à la haine raciale » contre le journal France-Soir, après la republication des caricatures de Mahomet. Celle du Prophète coiffé d’une bombe ne passe pas. « À l’instar des caricatures des années 1930, elle participe aussi à l’entretien et à la banalisation de l’islamophobie ambiante », affirmera sans sourciller Mouloud Aounit.
Toujours en 2006, deux membres de la Ligue des droits de l’homme (LDH) alertent quant aux dérives en cours au sein de l’association, créée en 1898 pour défendre le capitaine Dreyfus. Dans une tribune intitulée « Pourquoi nous quittons la LDH », Antoine Spire et Cédric Porin dénoncent la « complaisance » de la structure « à l’égard des organisations religieuses qui prétendent représenter » les jeunes issus de l’immigration. « Après avoir affirmé qu’il s’agissait de discuter avec l’islam politique, on a insensiblement glissé vers le débat libre avec l’islamisme radical, comme lors de ce colloque à l’Unesco sur le féminisme musulman coorganisé par la Ligue en septembre. La Ligue donne ainsi une suite logique au fait qu’elle n’a jamais pris de position publique contre l’expression politique de l’intégrisme musulman », écrivaient-ils alors.
De quoi expliquer l’absence de la LDH lors du procès des attentats de janvier 2015, quatorze ans plus tard. « Il y avait toutes les grandes associations antiracistes et même le Mrap, pour qui ça n’a pas été facile, mais ils ont eu le courage d’être aux côtés des victimes […]. La seule association qui n’était pas là, c’était la Ligue des droits de l’homme, […] qui n’était pas aux côtés des victimes de l’Hyper Cacher, pas aux côtés de Charlie Hebdo, mais ils sont dans le même temps du côté du CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France, ndlr] », s’indignait l’avocat du journal, Richard Malka, à l’époque.
Le CCIF, justement, parlons-en. Car au moment où un certain nombre d’organisations antiracistes traditionnelles se convertissent à l’« islamophobie », cette association au projet communautariste en fait son seul cheval de bataille. C’était en 2003. Et avant sa dissolution par le gouvernement, dix-sept ans plus tard, notamment pour « propagande islamiste », la structure aura eu le temps de pratiquer un lobbying intense auprès de nos institutions. Si la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a officialisé l’utilisation du terme « islamophobie » en 2014, c’est à la suite d’une audition de militants de l’association.
Les nouveaux Damnés de la Terre
Mrap, LDH, CCIF… Toute la crème de l’antiracisme dévoyé sera présente le 10 novembre 2019 pour une « marche contre l’islamophobie », après l’attaque de la mosquée de Bayonne. Plus de 13 000 personnes se rassembleront pour cette manifestation, dont bon nombre d’islamistes : « Nabil Ennasri, admirateur du théologien phare des Frères musulmans », « Ismahane Chouder, militante pro-voile, anti-IVG et représentante d’un mouvement islamiste au Maroc », « Chakil Omarjee, prédicateur fondamentaliste pour qui « le modèle parfait pour les sociétés futures sont les femmes en hijab » », ou « Feïza Ben Mohamed, activiste partisane farouche de l’islamiste Erdogan », listait le magazine Marianne à l’époque.
Quelque part dans le cortège, un vieux laïcard est venu entamer sa mue. Signataire de la tribune appelant à la fameuse marche intitulée « Le 10 novembre, à Paris, nous dirons STOP à l’islamophobie ! », Jean-Luc Mélenchon en est désormais convaincu : les nouveaux damnés de la terre, ce sont les musulmans. Ils deviendront sa clientèle, celle qui pourrait, croit-il savoir, le porter à l’Élysée. Cynique, et essentialisant, il va multiplier les prises de position flattant un islam politique.
Aujourd’hui, l’écrasante majorité des syndicats de travailleurs, d’étudiants ou de lycéens reprennent en choeur le terme : l’Unef relaie des affiches accusant deux professeurs de Sciences Po Grenoble d’« islamophobie », SUD éducation invite le CCIF pour donner des cours sur la laïcité « dévoyée », et l’Union syndicale lycéenne (USL) se pose en rempart contre « l’islamophobie omniprésente et institutionnelle ». « On va pas se mentir, le combat est perdu, soupire un ancien proche de Jean-Luc Mélenchon. Le terme est désormais sur toutes les lèvres, même au sein du gouvernement. »
Dernière conversion en date, celle d’un éditorialiste de Libération. Il tient à s’expliquer dans les pages de son canard : « L’argument (auquel j’adhérais) selon lequel le mot « islamophobie » devait être banni sous peine de ne plus pouvoir légitimement lutter contre l’islamisme ne tient plus. Le mot islamophobie est maintenant le pendant d’antisémitisme », détaille-t-il. Un journaliste de combat, assurément."
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