Revue de presse

"Ravagé par un incendie, le marché des Enfants-Rouges [Paris] avait déjà échappé à la démolition" (lepoint.fr , 12 oct. 26)

14 octobre 2026

"Fondé en 1615, le plus ancien marché couvert de Paris avait failli devenir un parking sous Jacques Chirac, avant d’être sauvé par ses habitants. Retour sur quatre siècles d’une histoire mouvementée, des orphelins du Marais jusqu’aux flammes.

François-Guillaume Lorrain

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Bertrand Tavernier aurait été bien triste ce matin. Lui, le voisin de la rue Béranger qui s’était tant battu avec les habitants de ce quartier du Marais pour que le marché des Enfants-Rouges revive et rouvre ses portes en l’an 2000, après de nombreux travaux. L’un des plus vieux marchés couverts de Paris était déjà un survivant, un miraculé. Au début des années 1980, dans un épilogue tardif au tout-automobile pompidolien qui avait défiguré Paris, son maire, Jacques Chirac, avait eu le projet d’en faire un parking. Antienne qui datait de ces années 1960 où l’on voulait raser le Marais et ses hôtels particuliers mais croulants.

André Malraux, grâce à la loi de 1962 sur les secteurs sauvegardés, avait contribué à sauver ce Vieux Paris en péril. Un nouveau classement de la zone du vieux marché très mal entretenu allait le sauver à son tour en 1982. Mais plus de quinze ans seraient nécessaires pour que son successeur à l’Hôtel de Ville inaugure l’un des rares marchés couverts de la capitale. La mode en était revenue. Les Enfants-Rouges étaient l’équivalent pré-bobo du marché Saint-Germain, la plus antique foire de Paris, qui avait connu une seconde vie quatre ans plus tôt en 1996.

En mémoire des orphelins

L’appellation est charmante. Elle met un peu de rouge, symbolique, aux joues grises de la ville, en écho aux Blancs-Manteaux d’à côté qui désignaient des prêtres. Il ne manque plus que le bleu royal, disparu, d’un Temple voisin, également disparu, et l’on aura la composition colorimétrique du drapeau tricolore : bleu, blanc, rouge. Ce rouge, à bien y réfléchir, était un peu stigmatisant, puisqu’il désignait le vêtement de ces orphelins, qu’on voyait arpenter le quartier situé alors aux confins de Paris. Mais du moins avaient-ils un habit sur le dos, par la grâce de la sœur de François Ier, Marguerite de Navarre, à une époque où les rois et les reines dispensaient de leur charité aux nécessiteux.

D’enfants hébergés, il n’est plus question depuis longtemps. Le rouge est parti désigner plus à l’est une banlieue adulte qui brandit le poing fermé. Mais près d’un siècle plus tard, au XVIIe, en 1615, est apparu le marché. Il n’est pas né là par hasard. Tout près de là, la place des Vosges, qui s’appelait encore place Royale, venait d’être achevée. C’était la première place parisienne voulue par un souverain, Henri IV.

Trois ans plus tôt, en 1612, un magnifique carrousel y avait été organisé pour célébrer les fiançailles de Louis XIII et d’Anne d’Autriche. Plus près encore, au croisement de la rue de Bretagne et de la rue de Turenne, un autre projet de place, conçu par Henri IV entre-temps assassiné, vivotait : la place de France, convergence de huit rues portant l’appellation de provinces censées exalter l’unité nouvelle du pays après les guerres de Religion. Un lotisseur, Charlot, perçait à tout-va le quartier de rues et de maisons. On s’en est souvenu sous le second Empire en réunissant les rues de Berri, d’Orléans et d’Angoumois, pour en faire la rue Charlot.

Un projet urbain du XVII siècle

Le marché, entité indispensable de l’époque, s’inscrivit dans le cadre de cette place qui ne vit jamais le jour, de cette « politique urbaine » d’un genre nouveau. On l’appela d’abord « le petit marché du Marais ». Plus tard, on se rappela des Enfants-Rouges, la halle marchande venant faire une faible concurrence au mastodonte voisin, le marché du Temple. Bien avant l’ère des supermarchés et des épiceries, Paris ne vivait qu’alimenté par un réseau serré de marchés souvent couverts, théâtres vivants de trognes, de cris, de chansons, de fêtes. Les incendies y étaient fréquents. Ainsi, le plus grand de tous, le marché Saint-Germain, flamba tout entier en 1762 avant d’être reconstruit. Les Halles sont venues les concurrencer. Beaucoup ont disparu.

Les illustrations d’un certain Hourdon dans les premières années du XXe siècle témoignent d’un lieu éminemment populaire de l’Est parisien. Avec le temps, entraîné dans le déclin de son quartier du Marais, le marché avait connu l’étiolement. Dans son célèbre Assassinat de Paris, en 1977, l’historien Louis Chevalier évoquait son abandon. Sa survie ultérieure témoignait de la résistance d’un quartier qui portait du reste ce même nom pittoresque des Enfants-Rouges. Un marché donne une âme à une ville ; à Paris, c’est à un quartier qu’il peut donner consistance, voire son identité. Il était devenu un emblème du Paris à visage humain, un lieu de bouche multiculturel, signalé désormais dans les guides touristiques. Pour que ces Enfants ressuscitent, il faudra de nouveau remettre le couvert. [...]"

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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