(Le Point, 28 jan. 26) 4 février 2026
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
"Nombre de facultés perpétuent des licences et des masters sans débouchés. Tout le monde le sait, mais comment en sortir ?
Erwan Seznec

Lire "Universités, ce grand ménage qui ne vient pas".
Le 30 août 2024, des étudiants de l’université Toulouse-Jean-Jaurès recevaient un courriel leur annonçant que le master où ils s’étaient inscrits ne pourrait pas ouvrir à la rentrée comme prévu. « Suite à des désistements au cours de l’été, le seuil de candidats n’est plus atteint », expliquait l’université. Ils étaient seulement huit.
Ce qui aurait dû être une décision de routine a viré à la foire d’empoigne. Les syndicats étudiants ont lancé une pétition, qui a recueilli 1 500 signatures, et des manifestations ont été organisées. Au bout de 15 jours, l’université a fait marche arrière. Tant pis pour la rationalisation de l’offre d’enseignement ; tant pis pour les économies.
Contactée, la présidence n’a pas souhaité s’exprimer, mais les chiffres parlent pour elle. Toulouse-Jean-Jaurès a terminé l’année 2024 avec un budget déficitaire, comme 58 universités sur 70, selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.
La situation ne va pas s’améliorer, à moins d’en passer par des mesures douloureuses. Les dotations de l’État sont en baisse cette année. Le petit département de langue des signes de Toulouse-Jean-Jaurès semble condamné. Il n’est pas le seul.
Moins d’inscrits, plus de coûts fixes
« Il y a des frais fixes pour faire fonctionner un master, qui augmentent mécaniquement lorsque le nombre d’inscrits baisse », résume Gérard Blanchard, président de l’université de la Rochelle.
En 2012, il avait lui aussi affronté une bronca étudiante, car il entendait fermer un master « modélisation numérique en mécanique » qui avait attiré seulement trois candidats. « Les attentes de la société évoluent, il faut suivre, reprend Gérard Blanchard. En ce moment, on ouvre des masters en intelligence artificielle. Parallèlement, il faut en fermer dans le numérique ».
La demande étudiante n’est pas extensible à l’infini. L’enseignement supérieur prendra bientôt de plein fouet la vague de dénatalité qui touche le primaire et le secondaire. Depuis cinq ans, les effectifs sont sur un plateau, juste en dessous des trois millions d’inscrits. Sans les étrangers – 443 500 cette année – ils auraient déjà commencé à baisser, après avoir été multipliés par neuf depuis les années 1960. C’est le grand virage démographique.
Dans ce contexte, on assiste à un curieux découplage. Une partie de l’université est devenue un espace hyperconcurrentiel où des formations rivales se battent pour attirer les bons candidats.
Inertie et sédimentation
L’autre partie joue ouvertement la carte de l’inertie et de la sédimentation, perpétuant des licences et des masters sans sélection à l’entrée et sans débouchés bien clairs à la sortie. Le master que Toulouse-Jean-Jaurès voulait fermer l’an dernier, Agâpés, visait à « appréhender la sexualité à partir d’une approche de santé intégrative et transdisciplinaire », en développant une « réflexivité critique ».
À l’université Paul-Valéry de Montpellier, un master 2 en psychologie intitulé « Parcours responsable d’évaluation, de formation et d’encadrement » propose aux étudiants de s’ouvrir à « une bienveillance du care » pour développer un « leadership capacitant et vibratoire », « dans une approche de pédagogie quantique, afin d’œuvrer en pleine conscience », pour des collectivités ou des associations.
Ces dernières sont-elles encore réellement demandeuses de compétences aussi nébuleuses ? Dans un contexte de restrictions budgétaires générales, le doute est permis.
La sociologie est souvent citée comme exemple de cursus en forme d’impasse. Difficile de généraliser, mais certains chiffres laissent penser qu’elle doit se remettre en cause.
Sociologie, l’explosion des effectifs
Selon les données du ministère de l’enseignement supérieur, en 1982, notre pays comptait 1 200 inscrits en deug de sociologie (diplôme d’études universitaires générales en deux ans, disparu en 2006 avec la réforme instituant le cycle licence en trois ans, master et doctorat). Ils étaient 3 500 en 1995. Trois fois plus en 13 ans, et ce n’était que le début.
En 2015, Pierre Blavier, chargé de recherche au CNRS, recensait 15 616 inscrits en sociologie. À titre de comparaison, précisait-il, « les étudiants inscrits en sciences politiques ne sont que 4 500 », « tandis que ceux en économie sont 17 500 ». Notre pays forme presque autant de sociologues que d’économistes.
Que deviennent-ils ensuite ? L’Association française de sociologie n’a pas trouvé le temps de nous le dire. L’Insee le fait à sa place dans une enquête de 2010 (si des données plus récentes existent, nous ne les avons pas trouvées). Le taux de chômage était alors de 13 % chez les titulaires en sociologie (idem en psychologie et arts), contre 2 % chez les infirmières.
« Avec un salaire médian de 1 300 euros et un taux de chômage de 15 % », les titulaires d’un diplôme de sciences humaines en général avaient une situation « comparable à celle des titulaires de CAP ou BEP », concluait le chercheur. L’amertume en plus.
La licence en sociologie n’est pas une fin en soi, un master est nécessaire -mais pas suffisant ! – pour accéder au marché du travail. Combien d’étudiants le comprennent réellement ?
Dans une enquête de 2021 basée sur les données du Centre d’études et de recherches sur les qualifications, des chercheurs trouvent seulement 7 % de chômage chez les diplômés de sociologie, mais « aucun des interrogés formés à la sociologie n’arrive à se définir comme sociologue » ! La discipline mène à tout, à condition d’en sortir.
L’épreuve du terrain
C’est ce qu’a fait Sébastien Tertrais. Aujourd’hui consultant et essayiste, il a longtemps travaillé dans le social, donnant parallèlement des cours en faculté de sociologie à Rennes 2. Il formait aux techniques d’enquête. « J’ai vu une réelle médiocrité. Les plus aiguisés avaient 40 ans, ils étaient en reconversion ».
Au fil des années, il a pu mesurer comment les licences en sociologie et les organismes qui sont leurs débouchés naturels se faisaient mutuellement la courte échelle vers des hauteurs dangereusement éloignées du terrain. « Je m’occupais de la gestion d’aires pour les gens du voyage, ce qui implique un certain pragmatisme, alors que les universitaires que je côtoyais portaient un regard idéalisé sur les Tsiganes. Au début, je trouvais plutôt amusants les jeunes diplômés bardés de théories ».
Cela n’a pas duré. La nouvelle génération de sociologues a importé les questions de genre, d’égalité et de non-discrimination étudiées sur les bancs de la faculté. Il est devenu difficile de parler posément des difficultés triviales que pose la prise en charge des Tsiganes sans être suspect de racisme, « sur des choses aussi évidentes que les dégradations des équipements des aires d’accueil et le délitement du lien familial dans les communautés. Et ce que j’ai vu dans mon domaine s’est également produit au planning familial », assure Sébastien Tertrais.
Dès lors que les enseignants et les employeurs parlent le même langage, il n’y a plus de remise en question des formations, même lorsqu’elles sont déconnectées du réel.
En 2015, le ministère japonais de l’Éducation a demandé aux 86 universités du pays d’ « accélérer la suppression des départements de sciences sociales et d’humanités ou de les transformer en départements répondant mieux aux besoins de la société ». Une vingtaine l’a fait.
Et demain, l’intelligence artificielle
Faudra-t-il en venir là en France ? Xavier-Laurent Salvador n’est pas loin de le penser. Maître de conférences en langue et littérature médiévales à l’université Paris-13, il pourrait pourtant se sentir menacé. L’état de déliquescence atteint par des pans entiers des sciences humaines le conduit au contraire à penser qu’un grand ménage est nécessaire.
« Soit l’université est un lieu d’excellence, et dans ce cas, il faut une sélection avant le master 2 (correspondant à la 5e année d’étude, NDLR) ; soit l’université forme 65 % de la jeunesse et alors, il faut lui donner de l’argent et se préoccuper des débouchés ». Le refus de choisir, selon lui, a transformé les facultés « en cocotte-minute sur le point d’exploser ».
« La vocation historique des universités était bien circonscrite, abonde l’essayiste Olivier Babeau. Elles devaient former 5 % à 20 % d’une tranche d’âge pour en faire des chercheurs, des enseignants, des juristes et des médecins. Elles n’ont jamais digéré la massification. Les étudiants sont répartis en fonction des filières déjà en place, sans considération pour les débouchés. Il ne s’agit pas de tomber dans le travers d’une vision strictement utilitaire des études. Il faut juste comprendre qu’il y a toujours quelqu’un qui paie. Une année de faculté, c’est 14 000 € minimum pour les finances publiques ».
Bac pro en fac, le jeu de massacre
Il a publié l’an dernier avec Laurent Alexandre un essai au titre provocateur, Ne faites plus d’études ( Éditions Buchet Chastel, octobre 2025). Selon lui, l’université n’est pas du tout préparée à affronter les changements apportés par l’intelligence artificielle.
Paupérisées, les filières sans sélection prennent des inscriptions en masse, car leurs dotations sont calculées en fonction du nombre d’inscrits, sans se soucier du devenir des étudiants, qui finissent dans des masters voie de garage. Du moins s’ils ne sont pas perdus en route.
Selon une étude publiée en 2025 par le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), à l’université de Toulouse – Jean-Jaurès, au cours de l’année 2016-2017, 62 % des inscrits en licence 1 n’ont pas accédé à la licence 2. Chez les titulaires d’un bac professionnel, c’est le massacre. Neuf sur dix n’ont pas atteint la deuxième année.
« 150 inscrits officiels, 20 étudiants réels en cours en début d’année, cinq à la fin : voilà la réalité de nombreux masters », résume Xavier-Laurent Salvador. « Attribuez les dotations en fonction du nombre de diplômés, vous verrez le changement tout de suite ! ».
Une prime à l’immobilisme
Il faudrait aussi « faire sauter le verrou des heures à faire pour être payé quand on est enseignant, car il pousse à l’immobilisme, ajoute Olivier Babeau. Il y a une immense inertie, alors que tout le monde sait ce qui se passe, y compris les étudiants. Ils se sentent déclassés et ils ont raison ».
« Pour faire plaisir à des professeurs qui refusent de se remettre en cause, on maintient en survie artificielle des cursus sans débouché, où se retrouvent les refusés des filières sélectives », résume un universitaire parisien. Les étudiants et leurs familles ne sont plus dupes. Entre 2018 et 2023, les inscriptions dans les établissements supérieurs privés ont crû de 34 %, alors que les inscriptions dans le secteur public ont stagné.
Les effectifs reculent sur la même période en lettres, langues, arts et sciences humaines (-3,6 %). Désormais, 54 % seulement des étudiants sont inscrits à l’université au sens strict.
Le master, filière d’immigration officieuse
Dans un rapport publié en mars 2025 sur « l’attractivité de l’enseignement supérieur français pour les étudiants étrangers », la Cour des comptes allait jusqu’à évoquer un « risque de maintien de formations à faible insertion professionnelle, ne parvenant plus à recruter d’étudiants que par la voie des candidatures d’étudiants internationaux » !
Censés incarner l’attractivité des universités françaises, les étudiants étrangers sont surreprésentés dans les filières ayant le moins de débouchés professionnels. « Les cursus qui présentent une insertion de 99 % ou plus pour leurs diplômés français ont une part médiane d’étudiants internationaux de 9 %, tandis que les formations qui ont taux d’insertion de moins de 80 % ont une part médiane d’étudiants internationaux de 14 % », notent les magistrats, qui appellent le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) à la vigilance sur ce point.
Cet organisme publie chaque année des rapports très détaillés (et trop peu lus) sur des universités ou des départements universitaires. Les mêmes travers reviennent souvent : taux de réussite de la licence en trois ans inférieur à 35 %, absence de réflexion sur les débouchés, pas de suivi du devenir des étudiants après l’obtention du diplôme. Mais silence…
Début 2025, une partie du monde universitaire s’est mobilisée pour obtenir la suppression du Hcéres, après une salve d’avis considérés comme trop sévères (sur des départements de philosophie, entre autres). Il s’est trouvé des parlementaires pour relayer la démarche. Le 24 mars 2025, un amendement déposé par le groupe Écologistes et voté en commission spéciale à l’Assemblée nationale a mis fin au Haut conseil, purement et simplement. « Le Hcéres n’est pas à l’abri des critiques, concède un de ses responsables, il doit évoluer, mais le supprimer est impensable. Le cadre européen impose d’avoir une instance d’évaluation des formations universitaires. Et soit dit en passant, les inspections du Hcéres feraient moins mal si les universités prenaient un peu plus les devants en se penchant d’elles-mêmes sur la cohérence et les débouchés de leurs formations ! »
Le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a fait en sorte de sauver le Hcéres, mais la péripétie est révélatrice. Une partie de l’enseignement supérieur français a décidément du mal à se regarder dans le miroir."
Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales