(lepoint.fr , 28 juin 25) 30 juin 2025

Lire "Marche des fiertés : la fracture qui divise le milieu LGBT français".
Alors que se tient ce 28 juin la Marche des fiertés dans les rues de Paris, « Le Point » décrypte la profonde fracture au sein du militantisme LGBT, liée au conflit entre Israël et le Hamas.
Par Nora Bussigny
Depuis que les organisateurs de la marche, prévue ce 28 juin à Paris, ont dévoilé l’affiche censée mobiliser pour l’événement, la rupture semble consommée entre les différents courants du militantisme LGBT. Comme souvent dans les milieux militants ancrés à gauche, c’est sur des sujets identitaires qu’éclatent les querelles.
Sur cette affiche, un homme blanc pendu par sa cravate, une petite croix celtique au creux du cou – symbole de l’ultra-droite –, un drapeau palestinien, et une femme voilée et un slogan, sobre mais explicite : « Contre l’internationale réactionnaire ».
Il n’en fallait pas plus pour rompre l’alliance entre l’interassociative LGBT d’Île-de-France, organisatrice historique de la marche, et la région présidée par Valérie Pécresse, partenaire fidèle de l’événement. Dans la foulée, la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) s’est elle aussi retirée. Des associations LGBT universalistes, parfois historiques – Beit Haverim, Gaylib, Flag ou encore les jeunes laïcs de Fiertés citoyennes – ont aussitôt dénoncé un visuel qu’elles jugent hors sujet et dangereux, incapable de rassembler autour de leurs combats.
« Cette affiche est clivante, violente et haineuse »
« C’est lors d’une réunion autour de Valérie Pécresse, pendant le Mois des fiertés, que nous avons appris l’existence de cette polémique. Nous n’avions même pas encore vu l’affiche », se souvient Catherine Michaud, déléguée spéciale à la Lutte contre les discriminations, le racisme et l’antisémitisme auprès de la région Île-de-France et présidente de l’association Gaylib. « Cette affiche est clivante, violente, haineuse. La région ne peut pas être le relais de ce message ni laisser son logo l’endosser », martèle-t-elle. Elle souligne que d’autres entreprises, comme la RATP, Air France ou L’Oréal, se sont elles aussi retirées officiellement de la marche.
Pour l’Inter-LGBT, le retrait du soutien régional représente une perte de financement de 50 000 euros, correspondant aux aides annulées pour 2024 et 2025. Un coup dur, que l’Inter-LGBT refuse d’assumer : elle accuse ses détracteurs de fascisme ou d’extrême-droitisme, sans répondre sur le fond.
Alexandre Schon, son président, cultive cette ligne politique radicale. Il n’a pas hésité à poser fièrement aux côtés de Jean-Luc Mélenchon ou Sophia Chikirou, dont certains propos à tonalité homophobe ne semblent pas l’émouvoir.
Le 7 Octobre, un point de rupture
Cette affiche révèle pourtant au grand jour une fracture bien plus profonde, que beaucoup font remonter au 7 octobre 2023, date du pogrom perpétré en Israël par le Hamas et de l’explosion d’antisémitisme en France. Le Point a interrogé une vingtaine de militants LGBT, de tous âges et de tous horizons, pour comprendre cette cassure qui divise aujourd’hui le milieu, et qui fait écho à la même ligne de faille visible dans les luttes féministes.
« Avant le 7 Octobre, je ne m’étais jamais sentie discriminée, et pourtant je n’ai jamais caché que j’étais juive, ni que j’avais de la famille en Israël », raconte Élise Goldfarb. À tout juste 30 ans, elle s’est imposée comme une voix du militantisme LGBT en cofondant le média vidéo Fraiches et le podcast Coming out avec Julia Layani. Layani elle-même avait raconté dans Le Point la cabale antisémite dont elle avait été la cible quand elle siégeait au jury du festival LGBT Chéries-Chéris, épisode qui avait déjà suscité une réaction ferme de la région. « Pour moi, la parole militante LGBT a été confisquée par le NPA, par le collectif trotskiste Du pain et des roses – une branche de Révolution permanente – et par La France insoumise. Ils ont transformé l’identité LGBT en étendard politique », s’agace Élise Goldfarb, qui a elle-même recueilli de nombreux témoignages de militants révoltés par l’affiche de la marche.
L’antisémitisme contamine-t-il aujourd’hui certaines luttes LGBT ? La question surgit à la lecture des publications de Sasha Yaropolskaya, militante transgenre, figure du collectif Du pain et des roses et farouchement antisioniste. Le 7 octobre 2023, elle commentait les massacres du Hamas en ces termes : « Liberté au peuple palestinien, à bas l’oppression coloniale d’Israël ! Pas de solution à deux États, mais un seul État ouvrier et socialiste pour les Palestiniens et les Juifs. »
Soutien au Hamas
Sarah et Lucie* sont juives et vivent ensemble. Elles se rencontrent quelques mois après le 7 Octobre. La première est journaliste, la seconde adhérente au Beit Haverim et membre de son conseil d’administration. « Le mouvement LGBT a été pris en otage par des radicaux qui veulent importer un conflit qui n’a rien à voir avec nos luttes », estime Sarah, qui s’est longtemps sentie seule dans son identité juive et lesbienne, face à des propos « décoloniaux » soutenant « la résistance » – autrement dit le Hamas – au nom de l’antisionisme.
Lucie* l’admet : sa relation avec Sarah l’a convaincue de s’engager à nouveau, en participant à l’organisation de la Marche des fiertés avec le Beit Haverim. « Je voyais défiler des slogans comme “génocidaires” ou “sionistes fascistes”, et en face, des Juifs inquiets de marcher pour leur sécurité. C’était intolérable. » Pour elle, le Beit Haverim, sous la présidence d’Alain Beit, est devenu un refuge où chacun peut débattre, questionner, désapprouver sans risquer d’être aussitôt traité de « fasciste ».
« Aujourd’hui, parler d’antisémitisme, c’est s’exposer à être traité d’extrême droite. Même quand on déplore la guerre, même quand on souhaite que les deux peuples vivent enfin en paix. On est piégés dans un glissement sémantique qui nous disqualifie d’emblée. »
« Je vis undercover »
Saul*, 30 ans, homme transgenre, vit cette tension au quotidien. Dans la communauté LGBT, très présente dans son milieu professionnel de freelance, il pèse chaque mot. Sur les applications de rencontres, il montre les profils qui affichent un soutien inconditionnel à la Palestine, ou qui écartent d’emblée tout « sioniste ». « Je vis undercover. Je dis que je pars à Malte alors que je vais en Israël. Si ça se sait, je perds tous mes contrats, car ils reposent sur la clientèle queer », confie-t-il.
Déborah*, femme transgenre, partage le même constat : « Je suis trop juive pour les queers, trop queer pour les juifs », résume-t-elle, un sourire triste aux lèvres. Selon elle, le rejet des « sionistes » dans le milieu queer reproduit le même mécanisme que l’homophobie de sa propre famille. « Je suis obligée de “jouer les honteuses”. Après le coming out, on s’éloigne de nos proches, on se recrée un cercle. Depuis le 7 Octobre, on risque de tout perdre à nouveau. »
Saul, lui, n’en peut plus d’entendre la justification des crimes du Hamas : « Le pire, c’est qu’on me suppose antisioniste, forcément. Pour eux, être queer, c’est être antisioniste. » Pour la première fois, il renonce à participer à la Pride. Il garde en mémoire les phrases entendues : « Leur masculinité toxique ne doit pas leur être reprochée », disent certains militants pour minimiser les viols commis le 7 Octobre.
Un climat de violence
Pour 2024, le ministère de l’Intérieur a recensé 4 800 actes anti-LGBT. Trois victimes sur quatre sont des hommes ; près de la moitié ont moins de 30 ans. Le 8 octobre 2024, à Pantin, en banlieue parisienne, Noam, 22 ans, a survécu à une tentative de viol homophobe à caractère antisémite alors qu’il rentrait du travail. « J’étais la cible parfaite : gay et juif », confiait-il après son agression.
L’an dernier, la marche parisienne avait rassemblé plus de 110 000 personnes selon les organisateurs, 85 000 selon la police. Cette année, l’association laïque Fiertés citoyennes, pourtant soutenue par la Dilcrah, ne pourra pas défiler. Dans un simple SMS que Le Point a pu consulter, son président Arnaud Abel en a été informé. « C’est grave de cautionner le fait que la seule association qui porte un message laïque et universaliste soit muselée », déplore-t-il. Un paradoxe : Du pain et des roses, au discours radical, défilera pourtant en bonne place.
Ce rejet de la laïcité ne date pas d’hier. En 2022, Matthieu Gatipon-Bachette, alors porte-parole de l’Inter-LGBT, avait perdu son poste pour avoir critiqué le Planning familial après le retrait de toute référence à la laïcité dans ses statuts. Son slogan « La laïcité protège les personnes LGBT » lui avait coûté sa place. Pour lui, la surreprésentation des militants d’ultra-gauche dans le tissu associatif LGBT heurte une grande partie de l’opinion, mais aussi beaucoup de personnes LGBT elles-mêmes, souvent peu politisées.
« Le soutien inconditionnel à la Palestine, la défiance envers la laïcité et le rejet de l’universalisme sont devenus des marqueurs idéologiques. Soit ces militants pensent pouvoir cliver sans risque. Soit certains cherchent à envoyer des signaux politiques pour se placer, notamment en vue des municipales, surtout à Paris. »
Ultra-gauche et traque des Juifs
À Lyon, le collectif Fiertés en lutte, déjà épinglé par Le Point, a imposé cette année un tri par couleur de peau dans les cortèges. Les personnes non blanches marchent séparées. Le collectif soutient la Jeune Garde, antifasciste, et Urgence Palestine, mouvement violent menacé de dissolution.
À Metz, une contre-Pride « radicale » a vu le jour avec « Queermetz », co-organisée avec le collectif BDS, partisan du boycott d’Israël.
Ethan*, homme transgenre, militant en Occitanie, conserve des captures de messages antisémites circulant sur la boucle interassociative locale : on y parle de « faire le ménage » pour écarter les « sionistes ».
Militant de longue date à gauche, il se souvient : « À l’époque, Alain Soral ou Dieudonné étaient encore invités. Maintenant, ils ont été remplacés par Houria Bouteldja, du Parti des indigènes de la République, dont le livre Les Blancs, les Juifs et nous contenait déjà des propos homophobes. » Pour Ethan, la pensée queer d’ultra-gauche s’est construite en partie sur ces bases. « Même Judith Butler, référence majeure, esquissait déjà une lecture décoloniale dans Trouble dans le genre. Aujourd’hui, elle préside Jewish Voice for Peace, association farouchement antisioniste. »
Récupération de l’extrême droite
Contactée, l’Inter-LGBT n’a pas répondu à nos sollicitations. Toutefois, l’organisation s’est exprimée dans les colonnes de Libération afin de dénoncer la présence, lors de la marche ce 28 juin, du collectif Eros, qui se revendique « gay et patriote ».
Considéré comme « transphobe » et « d’extrême droite », le collectif gay mené par un certain Yohan Pawer, proche de Mila (jeune femme menacée de mort pour avoir critiqué l’islam lorsqu’elle était lycéenne), affirme compter plus de 200 militants dans toute la France. Il ne cache pas non plus sa proximité avec le collectif féministe d’extrême droite Némésis, auquel il est comparé. De son côté, l’Inter-LGBT a affirmé ne pas souhaiter démarrer la marche tant que le collectif Eros sera présent. Une décision qui fait écho à la manifestation féministe du 8 mars 2025 où les collectifs Némésis, mais aussi les femmes juives de Nous vivrons et iraniennes de Femme Azadi avaient été exclues du cortège.
*Les prénoms ont été modifiés.
Lire aussi Fiertés citoyennes Marche LGBT : "Le militantisme spectacle : ni stratégie, ni solidarité. Juste du bruit" (Fiertés citoyennes, 5 juin 25) et Fiertés citoyennes "Laïcité, Universalisme, Liberté : ces mots qui font peur à l’inter-LGBT" (Fiertés citoyennes, 26 juin 25) (note de la rédaction CLR).
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