Revue de presse

P. Bruckner : « Piège tendu à Israël, le 7 Octobre a engendré le coming out judéophobe le plus massif depuis 1945 » (Le Figaro, 7 oct. 25)

Pascal Bruckner, philosophe, écrivain. 10 octobre 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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"Le 7 octobre 2023, un tabou est tombé, un piège a été tendu. À peine la nouvelle du massacre connue, les loups sont sortis du bois. Ce fut le coming out judéophobe le plus massif depuis 1945, surtout à gauche et à l’extrême gauche. Dès le 8, et avant même que l’armée israélienne ne commence ses représailles, des cris d’allégresse fusent sur tous les campus nord-américains, les foules exultent, un professeur d’histoire afro-américaine à l’université de Cornell, Russel Rickford, s’exclame en public : « C’était exaltant. C’était énergisant. Et si l’on n’est pas exalté par cette remise en cause du monopole de la violence, par cette modification de l’équilibre des pouvoirs, on n’est pas humains. C’était exaltant. »

La pieuvre « sioniste » était enfin frappée au cœur. Au lieu d’être épouvantés par les atrocités commises, on les a justifiées, voire applaudies au nom de la résistance au colonialisme. Enfin on pouvait, pour la première fois depuis 1945, liquider des Juifs en masse à l’abri du discours anti-impérialiste. Ce jour-là un permis de tuer a été délivré : il est désormais moral et même recommandé d’être antisémite.

D’autant que les troupes du Hamas n’ont rien caché de leur férocité grâce à leur GoPro ou caméra embarquée. Renversant une tendance au secret, pratiquée par les nazis comme par les communistes, ils ont commis le crime en open space, diffusé ensuite sur tous les réseaux sociaux et partagé par des millions de followers. Ils ne sont pas les premiers : Daech et al-Qaida sont les inventeurs du massacre sympa, de la tuerie cool qu’on se repasse en boucle sur TikTok en se tapant sur les cuisses.

Le Hamas leur a emboîté le pas. Violer une jeune fille puis l’éventrer, décapiter des bébés, des vieillards se fait avec une bonne humeur revigorante, des hurlements de joie. Ce qu’on pourrait appeler l’enthousiasme exterminateur. Pas de hiérarchie dans les mises à mort, c’est la démocratisation du meurtre de masse aux cris d’« Allah akbar ». Un jeune militant du Hamas appelle ses parents à partir du téléphone de ses victimes. Il hurle de joie comme un étudiant qui vient d’apprendre sa réussite aux examens : « Je suis à Mefalsim (un kibboutz), j’ai tué dix Juifs de mes propres mains. J’ai leur sang sur les mains. » Son père l’encourage : « Puisse Allah te ramener en paix (…) tue, tue, tue ! » « Sois fier de moi, père. » Le Hamas joue habilement sur les deux tableaux de la terreur et de la pitié : il s’enorgueillit de violer, démembrer, brûler femmes ou garçons et met les vidéos à la disposition du grand public, mais il utilise la mort d’enfants palestiniens lors des bombardements de Tsahal pour apitoyer la communauté internationale et accélérer la réprobation d’Israël.

Beaucoup, en France, depuis Stéphane Hessel, comme dans le monde anglo-saxon avec Angela Davis, Judith Butler, Sally Rooney, trouvent au Hamas des circonstances atténuantes, lui font les yeux doux : il est faible, démuni face à l’une des armées les plus puissantes du monde. L’opprimé a tous les droits, y compris de s’affranchir des règles élémentaires de la décence. Sa violence ne peut plus dire seulement : « Je tue des Juifs car telle est ma jouissance. » Elle argue d’une offense immémoriale qui exige réparation et autorise les hécatombes. Et cela marche auprès de cette partie des gauches occidentales, compromise avec l’islam radical, qui reprend ses thèses.

Jean-François Coulomme, député LFI, n’a-t-il pas soutenu que les vrais otages ne sont pas les Israéliens qui croupissent depuis deux ans dans les tunnels, mais les passagers de la flottille de la liberté pour Gaza, qui risquent au plus de se faire expulser par les autorités israéliennes après quelques jours en cabane ? Si Israël disparaissait demain, si tous les Juifs du Jourdain à Haïfa étaient jetés à la mer, la rue arabe chanterait et danserait des mois durant, mais aussi les gauches antisionistes du Vieux et du Nouveau Monde. Après quoi, il leur faudrait trouver un aphrodisiaque aussi puissant et peut-être réinventer des Juifs pour les persécuter. Cette vieille haine de l’extrême droite occidentale, nationaliste et chrétienne, est passée massivement à gauche depuis un demi-siècle au nom de la cause palestinienne. L’antisémitisme démocratique reste l’horizon indépassable de notre temps.

Mais le 7 Octobre fut aussi un piège tendu à Israël : en se cachant derrière la population, sous les hôpitaux, les écoles, le Hamas a poussé Tsahal à punir les civils, à les affamer et à ravager l’enclave sous couvert de détruire le terrorisme. L’organisation islamiste n’a pas pour fin de protéger les Gazaouis mais d’anéantir moralement Israël, et ce jusqu’au dernier civil palestinien. Dès le 10 octobre, soit bien avant la dévastation de l’enclave, l’accusation terrible de « génocide » fut utilisée contre l’État hébreu. Rappelons qu’une telle incrimination fut prononcée dès 1948 lors de la première guerre arabo-israélienne par des intellectuels palestiniens et n’a jamais cessé depuis, portée par diverses ONG, de la guerre des Six-Jours en 1967 à celle du Liban en 1982, sans oublier les diverses intifadas. C’est un concept « boomerang » pour s’approprier la Shoah et mettre Gaza en équivalence avec Auschwitz, même si des crimes de guerre ont bien été commis, ce que les historiens et les juristes devront établir précisément. La Shoah est ainsi devenue pour les descendants des déportés l’équivalent d’une tunique de Nessus : ce qui devait les protéger les brûle, cette armure les consume de l’intérieur et se retourne contre eux.

Comme le dit l’ami des bêtes, le délicat Aymeric Caron, il n’y a plus de différence désormais entre les Israéliens et les nazis. Reste que Netanyahou aura offert à la cause palestinienne le plus beau cadeau dont elle pouvait rêver : la caution du martyre. En ravageant la bande de Gaza, d’abord pour se maintenir au pouvoir, il a fait don à ses ennemis du privilège victimaire. Dans la haine que le premier ministre et ses acolytes suprémacistes vouent aux Palestiniens, encourageant des pogroms en Cisjordanie, il n’est pas difficile de lire le remords d’avoir laissé faire le 7 Octobre, responsabilité indirecte qui souillera à jamais la mémoire de cette équipe dont le bellicisme compulsif indispose jusqu’à Washington. Faisons confiance à la démocratie israélienne pour juger et condamner ces dirigeants, après de nouvelles élections, si elle l’estime nécessaire. Une société libérale ne peut se lancer indéfiniment dans des aventures militaires, fût-elle portée, comme aux États-Unis après le 11 Septembre, ou en Israël après le 7 Octobre, par une hystérie de vengeance. Défendre la civilisation avec les armes de la barbarie, c’est brouiller la frontière entre les deux : « Veille en combattant un monstre à ne pas devenir un monstre toi-même » (Nietzsche).

Le Hamas a perdu la guerre et semble accepter, à contrecœur, le plan de Donald Trump. L’espoir d’un cessez-le-feu revient. Si l’on ne veut pas que cette déroute militaire se transforme en victoire morale, il faut rétablir la vérité sur ces deux ans de conflit abominable. C’est ce que nous devons aux victimes du 7 Octobre et aux dizaines de milliers de civils palestiniens tués pour la seule gloire d’une organisation terroriste. On voudrait croire que les foules immenses qui ont défilé en Europe et aux États-Unis pour la Palestine étaient mues par le sentiment d’humanité. Pas une fois cependant on n’a lu sur les banderoles cette simple phrase : « Libérez Gaza du Hamas. » Et le soupçon nous vient que le 7 Octobre raconte aussi une pathologie occidentale : notre passion pour les barbares, dissimulée sous l’étendard de la pitié."


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