(Le Figaro, 14 nov. 25) Nora Bussigny, journaliste (Le Point, Franc-tireur, Marianne) 15 novembre 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
Nora Bussigny, Les Nouveaux Antisémites, éd. Albin Michel, 17 sept. 25, 272 p., 20,90 e.
"PORTRAIT - Deux ans après Les Nouveaux Inquisiteurs , la journaliste publie Les Nouveaux Antisémites (Albin Michel), fruit d’une enquête de deux ans dans les milieux d’extrême gauche gangrenés, depuis le 7 Octobre, par l’antisémitisme et proches de personnalités liées au terrorisme.
Par Sacha Beaud’huy

« Nous sommes tous des enfants de Gaza », chante-t-elle à tue-tête. En fermant les yeux, on se croirait presque dans une manifestation propalestinienne. Le rythme, la mélodie, tout y est… Nora Bussigny est encore imprégnée de l’enquête qu’elle a menée ces deux dernières années. La journaliste - qui a été auditionnée le mois dernier par les députés de la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste - vient de publier Les Nouveaux Antisémites (Albin Michel), le récit d’une nouvelle infiltration dans l’ultragauche, qui s’intéresse notamment au parcours de l’eurodéputée Insoumise Rima Hassan.
Une enquête qui l’a amenée à cette conclusion : cette ultragauche (constituée de communistes libertaires, d’antifa, de black blocs, d’écolos radicaux qui soutiennent LFI, parti d’extrême gauche) est parvenue à fédérer ses luttes disparates autour d’un ennemi commun : la figure du Juif, ou plutôt du sioniste, et est dorénavant gangrenée par l’antisémitisme.
Deux ans après son premier livre-enquête, beaucoup de choses ont changé, notamment la place des Juifs dans notre société. « Mon inquiétude ne cesse de grandir face à cet avenir placé sous le signe de la chasse aux Juifs », confie-t-elle, inquiète de voir l’empathie légitime que peuvent avoir des militants pour les civils palestiniens instrumentalisés à des fins révolutionnaires et à des fins électorales.
Jeunesse manipulée
C’est d’ailleurs l’objet de ce livre. Après le 7 octobre 2023, la journaliste relève que les collectifs d’ultragauche prennent majoritairement fait et cause pour la Palestine et laissent s’exprimer leur antisémitisme lors de manifestations pour la Palestine et sur les réseaux sociaux. Pour la jeune femme, c’est clair : « Il y a une nazification des Juifs dans ces mouvements. Quand on voit un drapeau palestinien brandi devant Auschwitz, quand on dit que les sionistes sont des nazis, quand on entend lors de plusieurs manifestations auxquelles j’ai assisté “Morts aux Juifs !” », relate-t-elle, scandalisée, il n’y a plus de doute.
Ces propos proscrits par la loi ont entraîné la condamnation de certains activistes. « Certains m’ont rapporté ne pas comprendre pourquoi ils étaient condamnés, que pour eux ils ne faisaient que critiquer le régime de Netanyahou », relève-t-elle. Une inconséquence notoire dont elle a fait l’expérience plusieurs fois. « Lors d’une manifestation, j’ai demandé à un jeune ce que voulait dire le mot “sioniste”. Il m’a répondu que cela englobait tous ceux qui soutenaient Netanyahou, ce qui marque une certaine inculture à ce sujet… En fait, les leaders de ces manifestations savent que la jeunesse d’ultragauche ne connaît pas le sujet, donc elle est facile à manipuler », analyse-t-elle. Parmi ces leaders, certains sont parfois des islamistes notoires (et sont considérés comme des terroristes dans plusieurs États occidentaux), d’autres sont tout bonnement des porte-voix du régime des mollahs qui arrivent à mobiliser la jeunesse en la manipulant.
Comme elle le démontre, certains n’hésitent pas non plus à se faire passer pour des féministes progressistes convaincus, via des canaux Telegram. « Les jeunes sont pris par leur discours, ils croient dur comme fer en leur sincérité. Ils croient en leur engagement pour le féminisme qui doit, selon eux, être affilié à la lutte pour le peuple palestinien. Et voilà des militants qui tombent dans leur escarcelle. Ces mouvements maîtrisent l’écriture inclusive comme aucun autre, c’est bluffant », affirme-t-elle.
Ce qui a également changé, en deux ans, ce sont les méthodes d’investigation de Nora Bussigny, du fait de sa notoriété nouvelle. « Je suis allée en manifestation avec un foulard et un masque. Je me suis fait passer pour une étudiante un peu âgée qui reprend des études et qui est totalement ignare et n’hésite pas à poser des questions “bêtes”. Cela m’a aidée à gagner la confiance des manifestants. Ils avaient face à eux le profil type de la personne manipulable. »
Se fondre dans la masse
Mais ce n’est pas tout. Nora Bussigny utilise dorénavant les réseaux sociaux pour enquêter. Elle crée de faux comptes de militants, fait croire qu’elle assiste à toutes les manifestations, manière de se crédibiliser auprès des interlocuteurs qu’elle cible. Cela donne lieu à des scènes surréalistes. Se faisant passer pour une activiste propalestinienne via un faux compte Instagram, elle s’entretient ainsi avec Shahin Hazamy, un « journaliste indépendant » - en réalité agent d’influence de la République islamique d’Iran - qui fait passer le régime des mollahs pour un paradis sur terre. Il est très présent en France dans les manifestations propalestiniennes afin de dénoncer « les crimes du régime sioniste », sans oublier parfois d’attaquer en public la « vraie » Nora Bussigny…
Ce qui a également changé pour Nora Bussigny par rapport à son enquête précédente, ce sont les attaques et les menaces. « Beaucoup d’individus m’attaquent en me disant que je suis un soutien à Netanyahou. C’est faux, je passe mon temps à dire que l’empathie pour le peuple palestinien est légitime. Seulement, les mouvements propalestiniens sont instrumentalisés par des personnalités politiques ultra-radicales comme Rima Hassan qui sont liées au terrorisme. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ce livre. »
Victime d’une campagne de cyberharcèlement à la sortie de ce livre, Nora Bussigny a eu « la meute » [1] à ses trousses, et a été l’objet d’attaques fausses et caricaturales. « Certains me traitent de catholique nationaliste d’extrême droite. S’ils savaient que j’étais laïcarde et qu’une partie de ma famille était musulmane, peut-être n’en diraient-ils pas autant », ironise-t-elle.
Dorénavant, la plupart de ses prises de paroles publiques sont accompagnées de heurts à l’extérieur, son nom est jeté en pâture sur les réseaux sociaux. Une menace telle que le ministère de l’Intérieur a dû intervenir. « La majorité de mes interventions publiques sont encadrées par la police. Une vigilance accrue est aussi en place sur les réseaux sociaux et sur internet pour surveiller la virulence des propos à mon encontre, afin de détecter de potentiels passages à l’acte », nous confie-t-elle. Toutes ces critiques, cette détestation à son égard des milieux militants d’ultragauche ne font que la conforter dans ses positions. « Je me gargarise de tout cela parce que ça me donne raison. Mais je ne jubile pas, car je voudrais répondre à tout le monde et je ne peux pas. »
Nora Bussigny a changé. Quand on l’avait rencontrée il y a deux ans, elle se sentait coupable de dévoiler tout ce qu’elle savait sur les mouvements militants. La voilà dorénavant combative."

[1] Charlotte Belaïch et Olivier Pérou, La Meute. Enquête sur La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, éd. Flammarion, 7 mai 2025, 352 p., 22 € (note de la rédaction CLR).
Voir aussi 4 déc. 25 Webinaire "Les nouveaux antisémites" avec Nora Bussigny (CLR, 4 déc. 25) (note de la rédaction CLR).
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