Revue de presse

"Les projets contrariés du millionnaire qui voulait sauver la presse" (M le magazine du Monde, 14 fév. 26)

(M le magazine du Monde, 14 fév. 26) 16 février 2026

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"En finançant la Maison des médias libres à Paris censée abriter et soutenir une quarantaine de titres indépendants de gauche, l’ex-patron Olivier Legrain entendait répondre à l’expansion de la sphère médiatique ultraconservatrice. Mais une plainte pour agression sexuelle met en péril son projet, dont plusieurs participants se sont déjà retirés.

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Lire "Les projets contrariés d’Olivier Legrain, mécène de la presse de gauche accusé de violences sexistes et sexuelles".

Dix ans qu’il en rêvait de cette Maison des médias libres. Un lieu avait été trouvé en 2024 : un bâtiment en béton de 4 500 mètres carrés sur le boulevard Barbès, dans le nord de Paris, où des ouvriers ont déjà fait tomber les premières cloisons. Une quarantaine de médias indépendants, tous orientés à gauche, de Politis à Basta !, en passant par Vert, Blast ou Les Jours, avaient signé pour s’installer dans cet espace de travail commun leur permettant de rationaliser leurs coûts et comportant bureaux, studios de radio et de télévision et un café-librairie présenté comme un « laboratoire pour construire les médias d’avenir ». Tout était prêt pour que cette pépinière voulue par Olivier Legrain ouvre en 2027, avec pour ambition de redonner quelques couleurs à un paysage médiatique de plus en plus phagocyté par des empires de presse ultraconservateurs.

Mais des révélations publiées par Mediapart le 30 janvier ont fait vaciller le bel échafaudage. L’article raconte comment l’ancien industriel de 73 ans, devenu aujourd’hui thérapeute, est accusé d’agression sexuelle par une femme, qui a porté plainte le 7 janvier au commissariat de Belfort. Cette journaliste de 31 ans, à l’époque en quête de financement pour son média, l’accuse d’avoir « passé lentement sa main à l’intérieur de [sa] cuisse » lors d’un dîner en 2022.

L’article de Mediapart fait par ailleurs état, témoignages à l’appui, d’un comportement insistant ou trop familier de Legrain envers les femmes. Olivier Legrain, qui n’a pas encore été entendu par la police, conteste les faits d’agression sexuelle. Dans une lettre envoyée le 3 février aux médias impliqués dans le projet de Maison des médias libres, il explique toutefois regretter certains de ses comportements vécus comme « intrusifs ou inappropriés indépendamment de [son] intention ». Il pousse l’autocritique jusqu’à évoquer l’« asymétrie » que créent, dans certaines situations, son genre, son statut et sa situation sociale et présente ses « excuses ». Des éléments de langage ciselés avec son entourage, qu’il nous répète au téléphone le 5 février.

Sorte d’« anti-Bolloré »
Au lendemain de la publication de l’article de Mediapart, la revue féministe La Déferlante, le média écologique Vert et Les Jours ont annoncé qu’ils se retiraient du projet de la Maison des médias libres. Les autres organes de presse s’interrogent encore sur leur participation. Dans la foulée, le festival Longueur d’ondes, à Brest, a annulé la participation d’Olivier Legrain à une table ronde sur la presse indépendante prévue le 30 janvier. Depuis des mois, le camp progressiste s’était empressé de voir en Olivier Legrain une figure providentielle, une sorte d’« anti-Bolloré ».

Certes, sa fortune n’a rien de comparable à celle du milliardaire breton, dont la galaxie médiatique englobe CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1 et les éditions Fayard, mais les mécènes de gauche se font si rares… Celui qui a également œuvré en coulisses pour l’organisation d’une primaire à gauche en vue de la présidentielle de 2027 et financé un programme d’aide aux exilés semble devenu depuis quelques jours radioactif aux yeux de ceux qu’il prétend soutenir, renvoyé à sa « posture d’homme blanc dominant, persuadé que sa contribution financière l’autorise à imposer son autorité », selon les mots d’un éditorial de Politis. Mais cet inclassable millionnaire a-t-il jamais été des leurs ?

La veille de la parution de l’article de Mediapart, le septuagénaire recevait longuement M Le magazine du Monde, dans sa maison de Neuilly-sur-Seine, banlieue chic de l’ouest de Paris. Un intérieur décoré de bric et de broc, avec photos de ses quatre enfants et tableaux peints par son épouse, une ingénieure avec qui il est marié depuis plus de quarante ans. C’est dans son bureau cerné d’affiches des Rolling Stones, de chinoiseries en porcelaine et d’exemplaires de « La Pléiade » qu’il accueille ses patients, « une centaine » selon son décompte, avec des profils qui vont de l’« exilé au cadre supérieur ». « Comme chacun paie ce qu’il veut, cela permet à beaucoup de gens qui n’ont pas les moyens financiers de venir faire un travail thérapeutique dans mon cabinet », précise-t-il, pull marine fatigué sur les épaules, regard clair et tutoiement facile.

Le début de son idylle avec la gauche a des airs de crise d’adolescence. Il a grandi dans une famille bourgeoise parisienne. Un père polytechnicien, cadre dans l’industrie, et une mère « un peu dépressive », à la maison, qui élève ses trois enfants. L’esprit de distinction est partout chez les Legrain. Les grands-parents habitent dans le 7ᵉ arrondissement et évitent le 15ᵉ arrondissement, où vivent Olivier Legrain et ses sœurs, pas assez chic à leurs yeux. Ils n’imaginent pas leur petit-fils faire d’autres études que l’Ecole polytechnique. Les événements de Mai 68 apportent au jeune Legrain un bol d’air. Il a 15 ans et, quand il ne sèche pas les cours, il s’initie au maoïsme avec son « prof de philo ultragaucho » du lycée Buffon, le journaliste Maurice Clavel. Il finit par se rapprocher du Parti communiste, dont il sera un compagnon de route pendant dix ans même s’il y reste « considéré comme un bourgeois ».

« A fond dans l’affect »
L’adolescent rate l’X et intègre finalement l’Ecole des mines. Il commence une psychanalyse à 24 ans, après la mort prématurée de son père. Après avoir fait ses premières armes chez le chimiste Rhône-Poulenc, Legrain rejoint le groupe Lafarge comme directeur général adjoint en 1994. Lui, l’homme de gauche, se dit très à l’aise dans le monde de l’entreprise. « J’aime entraîner les gens. Pour moi, le gros problème de la gauche est sa méconnaissance dramatique de l’entreprise », dit-il.

Il siège au conseil d’administration notamment de Rhodia, où il soutient des plans de restructuration « dans un environnement qui n’était pas simple », se souvient Jean-Pierre Clamadieu, son PDG de 2008 à 2011. « Olivier Legrain était attentif à la dimension humaine des décisions qu’il prenait, mais ce n’était pas un Bisounours », ajoute celui qui est aujourd’hui président du conseil d’administration d’Engie.

Legrain devient seul maître à bord lorsqu’il se voit confier la direction de Materis, une filiale de Lafarge. C’est un patron atypique, réputé accessible et qui se rend au travail dans une « vieille 205 pourrie », se souvient une ancienne collaboratrice, qui souhaite rester anonyme. « Olivier Legrain est à fond dans l’affect, c’est parfois trop, mais il a la capacité de nouer des fidélités très fortes, dit cette même source. Il s’est retrouvé embringué dans le monde de l’entreprise, mais sa vraie vocation est de se faire aimer des gens. »

Une fortune qui fait polémique
Olivier Legrain fait fortune grâce à une pratique souvent décriée à gauche, le LBO (leveraged buy-out), ou achat à effet de levier. Le principe : une société est vendue à un fonds d’investissement, lequel rembourse son emprunt grâce aux bénéfices réalisés par cette même société. Legrain prend même la tête d’un lobby qui promeut ce type de montage financier si juteux pour les actionnaires. Est-ce pour soulager une conscience tourmentée ? A 63 ans, celui dont le patrimoine total se situe, affirme-t-il, « entre 50 et 100 millions d’euros », entame sa carrière de thérapeute tout en devenant un mécène philanthrope. En 2020, il crée le fonds RIACE France, qui soutient l’accueil des réfugiés.

En 2024, L’Express révèle qu’il organise des dîners notamment entre François Ruffin (Debout !), Eric Piolle (Les Ecologistes) ou Boris Vallaud (PS) pour favoriser une candidature unique de la gauche. Mais c’est bien sur la presse qu’il compte pour gagner la bataille culturelle contre une extrême droite en passe de devenir mainstream. Mouais, Politis, Le Poing, Mediacoop, Vert, StreetPress… Tous ces médias de gauche fragiles économiquement reçoivent un coup de pouce de sa part sous forme de dons, de prêts ou, plus rarement, de prises de participation à hauteur de quelques milliers d’euros (il détient notamment 2,4 % des parts de StreetPress). Il est également actionnaire minoritaire de Live Magazine, un « journal vivant » qui se déroule sur scène.

« Beaucoup de gens m’ont appelé, j’ai la réputation de donner de l’argent comme ça. Je fonctionne à l’intuition et leur fais confiance. A chaque fois je dis : “Faites ce que vous voulez”. » L’origine de sa fortune continue à faire tousser les plus réfractaires au système capitaliste : « Ce qu’Olivier Legrain daigne donner ou prêter aux médias indépendants a été pris aux salariés qu’il a exploités pendant sa vie d’actionnaire et de dirigeant d’entreprise », dénonce ainsi le magazine en ligne Frustration (qui ne fait pas partie du projet de la Maison des médias libres), le 19 juin 2025.

Poursuivre l’aventure mais sans le mécène
A-t-il profité du pouvoir que l’argent procure ? L’article de Mediapart évoque le cas de plusieurs femmes embarrassées par ses SMS trop insistants ou familiers. Ses collaborateurs défendent une personnalité « intense », capable de leur envoyer des rafales de SMS dès 4 heures du matin. La revue La Déferlante a été la première à se mettre en retrait de la Maison des médias libres, dès l’été 2025, alors que bruissait déjà la rumeur d’une enquête de Mediapart. « Nous ne pouvions pas rester dans un projet porté par une personne accusée de violence sexuelle et sexiste, explique Marie Barbier cofondatrice de la revue. Nous croyons les victimes et leur apportons notre soutien, pas de tergiversation là-dessus. »

L’avocate d’Olivier Legrain, Laure Heinich, pénaliste qui a notamment défendu l’actrice Judith Godrèche, lorsque celle-ci a porté plainte contre le réalisateur Benoît Jacquot, a écrit au parquet pour que son client soit entendu, demandant un classement sans suite. Selon elle, les faits dénoncés ne relèveraient pas de la justice pénale. « On lui reproche des SMS insistants, mais il fait preuve de la même insistance avec les hommes qu’avec les femmes », précise-t-elle.

En attendant, sa grande idée de Maison des médias libres (MML) est en cale sèche. Plusieurs réunions de l’association de préfiguration de la MML ont eu lieu début février. « Nous avons besoin de temps collectif pour discuter de notre volonté et de notre capacité à continuer, dans quelles conditions et en fonction de quelles lignes rouges pour les uns et les autres, temporise Agnès Rousseaux à la tête du comité de pilotage de l’association. Il y a toujours une demande forte pour continuer à construire quelque chose, même s’il y a beaucoup de questionnements », ajoute-t-elle, évoquant de possibles évolutions de la « structuration juridique et économique » du projet.

La majorité des médias initialement engagés aimerait poursuivre l’aventure, mais sans Olivier Legrain, qui reste propriétaire des murs après avoir investi 15 millions d’euros, sans pour autant siéger au conseil d’administration de la MML. Le rédacteur en chef de StreetPress, Mathieu Molard, veut croire en « un projet porté par les médias eux-mêmes ». Une chose est sûre : « En l’état, on ne pourra pas continuer avec Olivier Legrain », tranche Pierre Jacquemain, directeur de la rédaction de Politis. Et d’évoquer l’idée que le millionnaire cède le bâtiment du boulevard Barbès à une fondation."

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