(Le Monde, 8-9 fév. 26) 9 février 2026
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"Le « gramscisme de droite » vise à imposer ses mots pour remporter des victoires politiques. De l’aveu de ses concepteurs, il cache pourtant une forme de vide intellectuel.
Par Julie Carriat

Lire "Comment l’extrême droite a repris le concept de « bataille culturelle »".
C’est une idée qui a fait son chemin, jusqu’à s’installer comme une évidence : la « bataille culturelle » serait devenue l’apanage de l’extrême droite. Du « wokisme » au « grand remplacement », une lutte pour imposer ses mots se joue actuellement dans les rayons des librairies, sur les ondes des radios et des télévisions de la sphère Bolloré et les réseaux sociaux… Et, à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, cette offensive nourrit l’idée que, les victoires culturelles précédant les victoires politiques, l’avènement du Rassemblement national (RN) serait devenu inéluctable.
Cet argumentaire, puisé dans les écrits du penseur communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), mort après une décennie dans les geôles fascistes, est l’aboutissement d’une longue histoire dans laquelle les idées n’ont pas beaucoup varié. Elle commence dès les années 1960, quand l’extrême droite française se trouve reléguée aux marges, que la gauche semble avoir acquis le monopole culturel. Pour survivre, contourner le stigmate qui a atteint les figures du « camp national » au sortir de la seconde guerre mondiale, tel Charles Maurras (1868-1952), il faut emprunter à l’adversaire, brouiller les frontières.
Architecte de l’école de pensée de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist se sert de la réflexion de Gramsci sur l’hégémonie culturelle. Quand l’Italien examinait les conditions d’émergence d’une conscience de classe, la nécessité d’un dialogue réciproque entre des intellectuels au sens large et les masses, le Français dépouille le concept de son assise marxiste. En 1981, un congrès du Groupement de recherche et d’étude pour la civilisation européenne (Grece), organe de pensée de la Nouvelle Droite, officialise les choses, en prenant pour titre : « Pour un gramscisme de droite ».
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Le gramscisme de droite voyage bien, dans l’espace et le temps, des néofascistes italiens du XXe et du XXIe siècle jusqu’aux conservateurs américains. Le slogan circule sous une forme simplifiée. L’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy en offre un bon exemple pendant la présidentielle de 2007. « J’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées », dit alors le chantre de « l’identité nationale », justifiant une campagne sur « le terrain des valeurs ».
La même année, Jean-Marie Le Pen (1928-2025) se félicite d’une « victoire idéologique » à défaut de victoire électorale, citant « Gramski » (sic), dans son discours du 1er-Mai : « Tous les candidats ont peu ou prou, Sarkozy avec le culot d’un joueur de bonneteau, basé leur campagne sur les valeurs qu’à contre-courant nous défendons depuis des décennies », dit-il avant de citer la patrie, l’ordre, la sécurité, le travail, la famille.
Près de vingt ans plus tard, sa petite-fille Marion Maréchal reprend à son compte cette analyse en y ajoutant des accents dynastiques proches du déterminisme racial. « Le combat civilisationnel que je porte, ce ne sont pas seulement des notions conceptuelles. La civilisation, la lignée, l’héritage, la tradition, la conservation, la transmission, ce sont des visages. Voilà. Et c’est le visage aussi de mes ancêtres », déclarait-elle sur CNews, le 28 janvier, à l’occasion de la sortie de son livre Si tu te sens Le Pen (Fayard, 330 pages, 21,50 euros).
Lutte politique et idéologique
Alain de Benoist, 82 ans, inventeur de ce tour de passe-passe, observe que sa création a infusé « comme un mantra » le paysage médiatique. Interrogé par Le Monde, il regrette qu’aucun cadre, ou presque, ne mène vraiment cette « bataille ». « Les gens de droite et d’extrême droite d’aujourd’hui sont d’une paresse intellectuelle très notable, très considérable, estime-t-il. Il règne dans les médias de droite l’idée que la gauche a perdu, et que donc ils ont gagné alors qu’ils n’ont rien proposé. »
Quand on évoque la genèse de cette idée, Alain de Benoist élude, dit qu’elle « a cheminé de-ci de-là ». Pour l’universitaire Jean-Claude Zancarini, coauteur de L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci (La Découverte, 2023), elle est née d’une influence mutuelle entre Alain de Benoist et la revue néofasciste Ordine Nuovo (une double référence à l’ordre nouveau européen des nazis et au journal cofondé par Gramsci), dès les années 1960. Derrière l’écho à Gramsci, il y a le maître à penser d’Ordine Nuovo, Julius Evola (1898-1974) ; idéologue en chef de l’extrême droite italienne d’après-guerre et auteur de théories raciales encore discutées, en 2020, par Alain de Benoist sur sa Web-TV, TV Libertés.
Même si l’essayiste, toujours aussi radical, en modère la portée, une entreprise florissante semble en cours. Une lutte politique et idéologique a lieu, avec des canaux médiatiques de plus en plus fournis, à la main de l’homme d’affaires Vincent Bolloré. De la chaîne de télévision CNews à la station de radio Europe 1 en passant par la maison d’édition Fayard et sa série récente de livres politiques (signés Jordan Bardella, Eric Zemmour, et Marion Maréchal), un écosystème s’est créé.
Le milliardaire anti-IVG et pour la « remigration » Pierre-Edouard Stérin mène aussi bataille à travers le projet Periclès qui se décline en une galaxie de financements à des instituts de formation et des cercles de réflexion, comme celui destiné aux élus locaux en vue des municipales, Politicae. Mais l’habiller du terme de bataille culturelle tend à exagérer son apport idéologique.
« Depuis la Nouvelle Droite, il n’y a eu aucun renouvellement de la matrice idéologique ou doctrinale. Aucune adaptation aux changements géopolitiques ou économiques. Par définition, c’est une pensée conservatrice, sans remise en cause. Les seules inflexions sont sur la forme et le lexique », relève la sémiologue Cécile Alduy, professeure à l’université américaine de Stanford (Californie). De fait, la bataille culturelle se résume souvent à une guerre sur les mots, concentrée sur le rejet de l’immigration. A force de les marteler, des expressions finissent par passer dans les discours des gouvernants, à l’instar de François Bayrou qui évoquait, en 2025, depuis Matignon, un sentiment de « submersion migratoire ».
Les acteurs de ce combat sont les premiers à relativiser son succès. Ainsi, Charles de Meyer, président de SOS Chrétiens d’Orient, conseiller auprès du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR, groupe d’extrême droite dans lequel siège Marion Maréchal au Parlement européen), estime que le terme n’est souvent qu’un « argument de campagne ». « Certains limitent la bataille culturelle à la perception des enjeux migratoires, pour moi ce n’est pas du tout suffisant pour dire que l’on a réussi », dit-il.
« IA identitaire »
Chez lui comme chez d’autres se mesure le fait que l’extrême droite se vit toujours comme minoritaire dans un paysage « sous domination culturelle de la gauche », et pense mener un combat du fort au faible. S’il y a désormais des parcs d’attractions servant un récit national, comme le Puy du Fou, en Vendée, les partisans du RN et de Reconquête ! font promptement la liste de tous les autres pans de la société – le monde universitaire, celui de la culture, le sport – restés selon eux acquis à leurs adversaires.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le RN a chargé un connaisseur des penseurs de gauche de préparer des cours et des podcasts de culture politique générale à destination de ses adhérents. Fils de militants communistes révolutionnaires, le sondeur Jérôme Sainte-Marie sait mêler les références intellectuelles d’un bord ou de l’autre. D’ailleurs, l’écrivain britannique George Orwell (1903-1950) et Antonio Gramsci sont au programme de ses conférences.
Le président de l’institut d’enquêtes d’opinion Polling Vox estime que la méprise autour de la bataille culturelle, qui exprime, selon lui, « une platitude extrême », se perpétue parce qu’elle flatte une certaine élite. Tous ceux – polémistes, essayistes, journalistes – qui se voient comme des « intellectuels organiques » responsables indirects de victoires politiques. « Ce ne sont pas les intellectuels qui font basculer les gens, ce sont les masses d’électeurs populaires qui font basculer les intellectuels. Si les professions intellectuelles dirigeaient le monde, jamais le RN ne serait là où il en est », estime Jérôme Sainte-Marie.
Le parti lepéniste joue partiellement de cette ambition culturelle, tout en mettant à distance son caractère sulfureux. En la matière, ce sont les anciens du Front national (FN, ancien nom du RN) tendance Bruno Mégret qui ont toujours eu le plus d’appétit. Parmi eux, Jean-Yves Le Gallou, ancien du Grece et promoteur du terme de « préférence nationale », observe qu’« en matière d’idées, le RN est un rentier, pas un guerrier » et regrette la « timidité » du parti quant à la théorie du « grand remplacement ».
En ce moment, l’essayiste travaille à compiler un fond de 30 000 à 40 000 références, pour alimenter une « IA identitaire ». Son corpus est déjà tout trouvé, il mêlera, entre autres, le bimestriel historique de la Nouvelle Droite Elements, mais aussi Identité, ancienne publication du FN. « Il faut trouver des budgets pour en faire plus », dit-il, invitant les milliardaires bénévoles de son camp à reprendre et développer son idée « pionnière ».
Dans le gramscisme de droite, l’histoire est un éternel recommencement, grâce à une succession de passeurs au carrefour des médias et de la politique. L’apogée de la Nouvelle Droite dans la presse papier a été courte, trois ans à peine à partir de la création du Figaro Magazine en 1978. Mais son souvenir perdure. Pour le 200e anniversaire du Figaro, le quotidien conservateur a fait honneur à Louis Pauwels (1920-1997), celui qui a convié Alain de Benoist et d’autres du Grece dans ses pages, acquis à leur message anti-égalitaire. Dès 1985, l’hebdomadaire avait mis une Marianne voilée sur sa couverture avec cette question : « Serons-nous encore français dans trente ans ? » Les mots de l’extrême droite n’ont pas changé.
Julie Carriat"
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