Revue de presse

"De Brigitte Macron à Michelle Obama, anatomie d’un malaise" (P. Sastre, Le Point, 7 août 25)

(P. Sastre, Le Point, 7 août 25) Peggy Sastre, journaliste scientifique et essayiste 10 août 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Anatomie d’un malaise".

"« Les filles peuvent porter des jeans et les cheveux courts, mettre des chemises et des grosses chaussures parce qu’être un garçon ne pose aucun problème. Mais pour un garçon, avoir l’air d’une fille est avilissant, car, à vos yeux, être une fille est une déchéance. » Cette phrase prononcée par le personnage juvénile et désabusé que jouait Charlotte Gainsbourg dans The Cement Garden (Andrew Birkin, 1993) aura un temps fait figure de radiographie de la hiérarchie des genres. Et sans doute, à son insu, d’autopsie d’un féminisme ayant d’ores et déjà dépassé sa date de péremption.

En 2000, Madonna enfonçait le clou en plaçant la citation en exergue de « What It Feels Like for a Girl ». Avec son clip mettant en scène des agissements – rodéo urbain, nihilisme, agressions gratuites – traditionnellement associés à la violence masculine, la diva allait lui offrir un statut de manifeste pop : la féminité serait ce qui se tolère en infériorité, mais qui vire à l’insupportable lorsqu’elle est perçue comme un attribut récupéré, usurpé, déplacé. Et il fallait que tout éclate.

Un malaise familier
Comme souvent, les slogans ne disent qu’une portion de la réalité. La preuve, il y a évidemment des femmes que l’on cherche à avilir en les faisant passer pour des hommes. Depuis 2021, une rumeur galopant à dos de complosphère affirme que Brigitte Macron serait née homme. Qu’elle n’aurait jamais existé, sinon comme usurpation-substitution de son propre frère, Jean-Michel Trogneux. L’histoire a fini devant les tribunaux. En première instance, deux de ses colporteuses ont été reconnues coupables de diffamation. Avant d’être relaxées en appel – le fait d’attribuer une transidentité ne serait pas, en soi, diffamatoire, à moins de s’accompagner d’une accusation annexe, en l’occurrence un supposé détournement de mineur. La première dame s’est pourvue en cassation.

Bien sûr, la rumeur est si grotesque qu’elle aurait dû se dégonfler toute seule. Mais ce serait sous-estimer la force d’attraction qu’exerce une théorie capable de colmater une gêne plus vaste, plus diffuse, née de l’inadéquation ressentie face à une femme échappant aux catégories disponibles.

Un malaise familier et aux allures de revenant historique. On pense à celui provoqué, à la fin du XIXe siècle, par l’irruption de la bicyclette dans le paysage social européen, et ce grâce à l’invention du pneu en caoutchouc gonflable. Là où la draisienne, son ancêtre rigide, restait réservée aux acrobates ou aux excentriques, le pneumatique allait faire du vélo un moyen de transport stable et accessible. Soudain, la mobilité féminine n’était plus un exploit, elle devenait un possible, et qui plus est de masse.

« Bicycle face »
Sans tarder, la médecine s’en mêla. On parla de « bicycle face », une pathologie imaginaire censée frapper les femmes trop assidues à la pédale : lèvres serrées, joues creusées, regard halluciné. D’éminents médecins alertèrent sur les dangers d’une masculinisation vélocipédique : voix altérée, bras trop musclés, morphologie déréglée. On accusa la selle de déflorer les jeunes filles, le pantalon, de corrompre les mœurs, le déplacement, de compromettre leur avenir et leurs chances matrimoniales. Autant de prétextes à une réprobation en roue libre d’une féminité qui avait eu l’outrecuidance de cesser d’être décorative. Qu’on se rassure, cela n’empêchera ni l’essor commercial de la petite reine ni la circulation des femmes.

Reste que le soupçon d’imposture sert toujours une même stratégie : non pas corriger, rééquilibrer la course, mais éjecter du peloton. Prétendre que telle femme n’a, n’est pas à sa place, parce qu’elle ne ressemble pas à ce qu’on en attend – trop grande, trop rapide, trop assurée dans sa trajectoire. D’où la litanie des calomnies dont Brigitte Macron n’est, hélas, qu’un véhicule provisoire. Avant, il y eut Michelle Obama, Lady Gaga, Sheila et même la Miss France Élodie Gossuin… À chaque fois qu’une femme sera trop visible car trop droite sur sa monture, on repartira pour un tour."


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