Note de lecture

Patrick Besson - Drôle de thriller (Th. Martin)

par Thierry Martin 19 mars 2025

[Les échos "Culture" sont publiés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Patrick Besson n’a plus rien à prouver, alors il s’amuse avec cette tragi-comédie, Presque tout Corneille.

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Patrick Besson, Presque tout Corneille, éd. Stock, janvier 2025, 112 pages, 17,50 €.

« Dans les transats, l’unique femme dont les lunettes ne sont pas noires. On voit donc ses yeux bleus mais il faut s’approcher. Elle lit un livre. Elle a entre seize et trente-quatre ans. Les gens qui lisent n’ont pas d’âge. »
C’est au début de ce paragraphe page 18 que j’ai commencé à être pris par ce récit fait de petits paragraphes issus bruts de décoffrage du carnet de notes de Georges, le narrateur, qui précise à la deuxième page « J’écris ceci dans ma cellule de prison. »

Peu écrit comme une aquarelle qui laisse apparaitre le blanc du papier Canson, le texte respire. En revanche on retrouve l’habituel phrasé bessonien et son florilège de mots d’esprit comme autant de pépites que l’on découvre au fil des pages. « La phrase dont j’ai le plus horreur : « Je plaisantais. » La plupart du temps, les gens qui la disent ne plaisantaient pas. »

- « Quel âge avez-vous, Lisa ?
- L’âge des personnages de Corneille n’est pas indiqué.
- Vous n’êtes pas un personnage de Corneille.
- Quel âge me donnez-vous ?
- Soixante ans, vu vos lectures. Vingt, si j’en crois votre silhouette. Douze, selon votre bouche et vos yeux.
- Je suis majeure, c’est tout ce que je peux vous dire. »

On sent dans cette dernière réplique que #metoo et surtout la jurisprudence Gabriel Matzneff sont passés par là. Patrick Besson, confrère de Matzneff au Point, l’un y écrivant encore aujourd’hui une chronique spirituelle, l’autre autour de la spiritualité, avant pour le second d’arrêter en décembre 2019 suite à la parution du roman de son ancienne maitresse et dénonciatrice, et de la cabale qui s’en est ensuivie.

Presque tout Corneille rappelle Nice-Ville par sa forme faite de prises de notes en guise de paragraphe comme autant de chapitres, à la différence qu’ici il y a une intrigue qui apparait en filigrane. L’atmosphère et le style rappelle Cap Kalafatis, mais au lieu de l’île de Mykonos, nous devinons que ce huis clos tragi-comique qui se déroule à l’hôtel balnéaire Aiglon se situe sur une autre île, la Corse. L’un faisait 128 pages, ici il fait 111 pages écrites entre le 11 aout 2023 et le 9 janvier 2024. Le narrateur est accompagné de sa femme Colomba, et des deux fils de celle-ci. Un prénom qui rappelle Prosper Mérimée, lui-même connu pour son esthétique du peu, caractérisée par sa rapidité, et l’absence de développements qui crée une narration efficace.

De Pierre Corneille on connait Le Cid, « Car aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années, » tragi-comédie dont la première représentation eut lieu le 7 janvier 1637 au théâtre du Marais à Paris, qui n’est pas cité dans le roman.

Patrick publia son premier roman en 1974, à l’âge de dix-sept ans, Les Petits Maux d’amour, qui donnera envie à Éric Neuhoff, qui deviendra son meilleur ami, de devenir écrivain. Ils ne se rencontreront qu’après le quatrième livre du jeune néo-hussard Lettre à un ami perdu que Neuhoff chroniquera dans Le Quotidien de Paris en 1980. Un titre qu’il aurait bien aimé donner à son dernier roman, Penthotal (2025). Sans doute les écrivains les plus doués de leur génération.

Patrick Besson a vite été un grand frère modèle pour moi, la politique et la littérature étaient aussi mes passions, mais du fin fond de ma province. Il s’en prenait aux écrivains bien en cour, à la mitterrandie. En revanche même si très jeune j’ai toujours écrit, bulletin locaux, samizdat, manuscrits accumulés, ce n’est que bien plus tard que je commencerai à les publier en bonne et due forme.

Georges Charpy écrit dans son journal : « Lisa prend place sur un transat voisin du nôtre. J’ai longtemps pensé qu’on devait disposer d’une seconde vie pour avoir le temps de comprendre l’intrigue de Clitandre (1632). » C’est là qu’on prend son téléphone pour taper Clitandre dans Google.

En fin d’après-midi, son ennemi et désormais rival fait quelques longueurs, puis les rejoint, Lisa qui est la fille du directeur de l’hôtel et lui.
- « Toujours Corneille ?

La jeune fille lève les yeux de La Place Royale (1637). Elle n’a pas de répartie, à l’instar de Corneille. Mais ne bégaie pas. Rebaisse les yeux en silence.

- Vous nagez de temps en temps ? insiste mon ennemi.
- Jamais, dit-elle. »

Pour le film, je verrais bien Lola Le Lann, tellement confondante dans Un moment d’égarement, il faudrait juste qu’elle porte des lentilles bleues.

« Lisa partie lire Corneille à la plage : trop de monde dans le lobby et la piscine. Elle commence Pompée (1644). Elle m’envoie un sms : « la source de ma haine est trop inépuisable » (V,4) Ce n’est pas prudent : et si la police tombait sur cette phrase ? »

Il faut dire que depuis la page 29 « le commissaire Bourbeillon [qui] n’est pas Maigret : silhouette mince, pompes de sport bicolore, cigarette électronique. Physique odieusement macronien » mène l’enquête. Le narrateur est le principal suspect en tant que premier témoin, c’est lui qui a découvert le corps de son ennemi décapité. Son ancien supérieur dans le journal qui l’avait viré il y a six ans.
- « Vous vous êtes vengé ?
- Oui : je l’ai battu au ping-pong.
- Ceci est un interrogatoire, monsieur Charpy, pas un sketch de Gad Elmaleh.
- Je l’ai aussi battu aux échecs. Ainsi qu’à la natation. Et au tennis. Je l’ai battu sur tous les domaines.

Je passe Lisa sous silence : gentleman.

- Et vous l’avez tué.
- Non. Un mort oublie les humiliations. Ce n’était pas mon but. Mon but était qu’il ne les oublie pas. Je voulais qu’il se sente humilié par moi jusqu’à la fin de ses jours mais elle est arrivée trop tôt à mon goût et sans doute aussi au sien. »

« Lisa me manque. Est-elle en train de dormir ou de lire Le Menteur (1644) ? On l’entendrait rire car c’est une pièce drôle (…) »

Plus loin alors que Vincenzo sorti de prison, cousin de sa femme Colomba, est devenu l’amant de Lisa.
- « La différence d’âge.
- Ne compte pas pour une fille amoureuse d’un auteur né en 1606.

Comment Vincenzo connaît-il la date de naissance de Corneille ? »

Marguerite Sanderpol veuve de la victime, et leur deux filles, est enfin arrivé à l’hôtel Aiglon avec les papiers du divorce, mais trop tard. Passe aussi un bûcheron Canadien avec un accent à couper à la hache, amant de Marguerite dont elle s’est lassée, son accent était fatigant. Tous sont assignés à résidence. C’est alors qu’un second meurtre se produit. Étêté.
De son côté Patrick Besson est taraudé par une seul question. Qui sera la jeune fille qui le lira en 2425 ? J’en mets ma tête à couper.


Thierry Martin,
auteur notamment de
Célébrités, Les causes des people, Ce que des personnalités nous disent de l’époque, chroniques, Collection Témoignage,
Pourquoi il faut prendre aux pauvres pour donner aux riches, aphorismes, Collection L’Esprit hussard
L’Américaine, roman tragi-comique, Collection L’Esprit hussard,
Imprimerie Amazon.


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