(Th. Martin) 25 mars 2026
Thibault Muzergues, La Droite woke, éd. L’Observatoire, 5 mars 26, 204 p.

Le Twix, un biscuit recouvert de caramel et enrobé de chocolat au lait, emballé par paires, est présenté, dans une pub empreinte de ce nonsense britannique, comme un Twix de gauche et un Twix de droite. À l’origine, avant qu’ils ne soient aussi présentés par paires par Thibault Muzergues, il n’y avait qu’un woke de gauche caractérisé par « l’obsession de l’identité, la victimation permanente ou l’intolérance la plus caricaturale ». Mais, par « mimétisme tactique », un woke de droite est apparu, dit-il.
Du wokisme de droite à la droite woke, il n’y a qu’un pas. Le phénomène constituerait une sorte d’ingénierie sociale symétrique à celle du progressisme, un pas que l’auteur franchit un peu trop aisément, enivré par cette trouvaille plus publicitaire que sociologique. Il les moque : droite « Calimero », droite « Ouin-ouin », là aussi, plus des épithètes que des arguments.
Se plaçant du point de vue de l’intérêt électoral du mouvement conservateur (c’est de là que le camarade Muzergues parle), il craint que ledit « wokisme de droite » ne transforme la droite en mouvement perçu comme extrëmiste, redonnant ainsi à la gauche un avantage moral et politique. L’idéal pour lui serait de revenir à un conservatisme libéral à la mode de Burke, auquel souscrit le philosophe anglais brexiteur Roger Scruton [1]. Le conservateur (Burke) à la différence du réactionnaire (Joseph de Maistre) se positionne en faveur de l’ancien, mais accepte la nécessité du nouveau. « Que doit-on conserver ? » Son opposant idéal sera le social-démocrate, dont le conservateur conclura simplement qu’il se trompe sans y voir le retour du communisme.
Le problème c’est que Muzergues semble remettre en question, sous couvert d’anti-wokisme de droite, la guerre culturelle engagée en Amérique il y a plusieurs décennies et dont l’élection de Donald Trump en 2016 fut le premier fruit.
Revenu pour son second mandat, après quatre années d’exil intérieur, tel le Comte de Monte-Cristo, plus moralement armé que jamais, il coupe désormais les vivres aux acteurs de l’écosystème woke. Tous poussent des cris d’orfraie, surtout en France, où, parce que plus récemment convertie, les acteurs sont plus zélés. Musk débarque dans les locaux de l’agence du climat, de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, de l’Agence pour le développement international (USAID). A fuera ! comme dit l’Argentin Milei.
Et le chœur des pleureuses pour le coup de droite comme de gauche : « Ah ! c’est d’essstrême-drouaaate. » Non, c’est nécessaire. La modération, c’est Fillon qui, le soir du premier tour 2017, appelle à voter Macron, alors que les bénévoles sont encore en train de procéder au dépouillement. Durant cette même soirée, sans même attendre l’onction du suffrage universel au second tour l’impétrant autoproclamé fêtera par avance avec ses amis, sa « victoire par effraction » à La Rotonde, boulevard du Montparnasse à Paris, défiant la superstition disant qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours…
Face aux roublards, la modération a ses limites que sont les échecs de la droite en France. D’une certaine façon Muzergues le dit, mais il n’en tire pas les conclusions.
Il faut ici se demander où penche vraiment Thibault Muzergues, le directeur des programmes de l’ONG américaine International Republican Institute, qui fut présidée par John McCain, un RINO. En fait, l’IRI est perçu comme un nid de RINO, Republican in name only comme disent les Américains de droite (le RINO étant l’équivalent de Villepin, Juppé ou Philippe en France), c’est la raison pour laquelle leurs crédits ont été coupés. « Le wokisme de droite m’aura coûté mon emploi, après quatorze ans de bons et loyaux services à l’IRI, » avoue-t-il en fin d’ouvrage.
Le wokisme stricto sensu issu du déconstructionisme de Deleuze, philosophe français post-moderne des années 1960, appelé French Theory aux États-Unis, prend racine dans l’hégémonie culturelle conceptualisée durant ses années de prison par le fondateur du parti communiste italien Antonio Gramsci, porteur d’une pensée marxiste hétérodoxe, qui a permis au siècle dernier à la gauche européenne de mener avec constance une guerre culturelle visant à transformer les représentations collectives, les normes morales, les imaginaires sociaux. L’école, l’université, les médias, la littérature, le cinéma, les arts, toutes ces sphères ont été progressivement investies comme autant de positions stratégiques. Le Parti démocrate américain s’est, de Clinton à Obama, converti à ce « marxisme culturel » qui a abandonné le social pour le sociétal, méprisé les « deplorables » blancs ou noirs de la classe moyenne (qui comprend les ouvriers) pour courtiser les bobos des centres villes, les migrants légaux ou illégaux (d’où le refus des Démocrates de devoir présenter une pièce d’identité au bureau de vote) et les diplômés biberonnés au marxisme culturel.
Le succès du wokisme, souligne l’auteur, s’explique par des racines encore plus profondes qui plongent dans le terreau chrétien de l’Occident. Références chrétiennes sans dieu, aussi à l’origine du socialisme, ajouterais-je ; des valeurs chrétiennes devenues folles que pourfendait avec humour l’écrivain catholique anglais G. K. Chesterton.
Aujourd’hui, cette gauche qui prônait le louable droit à l’indifférence, s’est mise à réclamer un droit à la différence, puis sous la houlette du lobby transgenre est passée à l’exigence d’une restriction de la liberté d’expression au nom de la prévention de délits construits.
Le wokisme, de gauche, forcément de gauche (c’est votre serviteur qui le précise), appelé tout d’abord politiques de l’identité (Identity politics) divise la population en groupe raciaux, ethniques et en genres, hiérarchisés selon une prétendue oppression. En revanche l’identité nationale (française en l’occurrence) est un dépassement par le haut des particularismes. L’identité nationale n’est pas un identitarisme.
Et Zemmour, l’ancien journaliste du Figaro, créateur du parti politique Reconquête, régulièrement présenté dans l’ouvrage comme un acteur de l’hypothétique « droite woke », n’en prend vraiment pas le chemin.
Bien sûr, une nation démocratique laïque peut avoir une population plus ou moins homogène. Mais sans identité nationale, c’est le retour assuré de la bataille des ethnies et des religions au sein d’un monde écolo-globalisé. Sachant que les islamistes (étonnamment absents de l’ouvrage) attendent leur heure dans le nid du wokisme pour développer un globalisme vert concurrentiel mais d’un vert différent, celui de la Oumma.
Dès 2016, l’intellectuel américain David Horowitz pose la question : « En quoi les « politiques de l’identité » sont-elles conçues pour nous détruire ? » (Le « nous » étant mis pour nation américaine.) Et il définit les trois piliers sur lesquels repose cette nouvelle foi totalitaire :
Le premier pilier (totalist agenda) est celui de l’élimination de la sphère privée, l’abandon de l’idée libérale selon laquelle l’autorité du gouvernement doit être limitée, parce que l’intime serait politique.
Le second pilier (social construction) est l’idée selon laquelle tout n’est que construction sociale y compris le genre et la « race ». Idée anti-scientifique au possible.
Le troisième pilier étant l’objectivation (objectivation) : L’individu en tant qu’acteur responsable disparaît derrière son identité de groupe. Si les femmes sont « sous-représentées » dans les postes d’ingénieurs chez Google, cela ne peut pas être à cause des choix individuels faits par des femmes – mais d’une conspiration patriarcale invisible, le sexisme.
Cette conceptualisation largement exposé dans Amerexit. Sortir du rêve américain devenu cauchemar [2] commis par votre serviteur, n’apparait pas dans la pourtant très intéressante première partie de La Droite woke, intitulée « Genèse du wokisme : un sectarisme venu de gauche », riche illustration bien documentée, mais qui se limite à une description monographique qui ne réussit pas à conceptualiser son objet d’étude. Il en reste à « Identité, victimation et intolérance » pour décrire la droite woke comme il a décrit la gauche woke.
Pourtant l’auteur de La Quadrature des classes [3] nous a prouvé par le passé qu’il savait innover sur le plan conceptuel.
Mais ce qu’il faut retenir, et qui n’est malheureusement pas dit dans La Droite woke, c’est que la fonction du wokisme, en valorisant les lubies moins individuelles qu’on ne le croit, d’un homme nouveau, pervers polymorphe, sans famille, sans patrie puisque sans frontière, sert avant tout la destruction des nations au profit d’un globalisme utopique, un monde chrétien sans Dieu.
À la limite, s’il devait exister un wokisme de droite et non pas une droite woke, ce serait du côté de la nouvelle droite, païenne anti-chrétienne, différencialiste, régionaliste et pro-européenne, où l’on retrouve les identitaires bretons ou occitans.
Le woke de gauche antisioniste déteste la nation d’Israël plus encore que les juifs qui tant qu’ils étaient cosmopolites étaient du bon côté du globalisme.
Le woke travaille à la destruction des nations au nom du globalisme, l’UE étant le laboratoire de ce globalisme ; le retour des nations libres qui échangent et coopèrent librement entre elles, et la taille ne compte pas, de l’Angleterre post Brexit à Singapour, de l’Argentine de Milei à l’Italie de Melloni, de l’Amérique de Trump à la Hongrie de Orban ou au Japon de Sanae Takaichi, placera à terme le wokisme dans une situation d’obsolescence. C’est là l’essentiel. Mais la guerre culturelle sera longue et impitoyable.
Cela étant La Droite woke vaut la peine d’être lu pour se rappeler à quel point le wokisme (de gauche) qui a pénétré « jusqu’à l’entreprise en raison du patient travail de formation des cadres opéré depuis des années par le personnel enseignant américain » (et désormais français aussi) et « l’application des politiques de DEI « diversité, égalité et inclusion » », notamment en France sous couvert de RSE, responsabilité sociétal des entreprises. Si les mesures drastiques de Trump ont permis le début d’un reflux du wokisme, il est toujours en pleine essor en France.
Thierry Martin, écrivain, essayiste, anthropologue, ancien doctorant de l’EHESS à Paris, diplômé de l’IFG à Paris. Auteur de Amerexit : Sortir du rêve américain devenu cauchemar (Amazon.fr).
L’auteur de La Quadrature des classes [4] nous a prouvé par le passé qu’il savait innover sur le plan conceptuel, avec sa "classe créative" qui regroupe les acteurs de l’économie de la connaissance, cette phase nouvelle du capitalisme qui s’appuie sur la circulation de l’information et le déploiement de la créativité. Ils sont politiquement attachés à une certaine liberté économique, tout en étant sensibles aux revendications à la différence des minorités, ce qui les rapproche des candidats libéraux économiquement et progressistes socialement, comme Emmanuel Macron ou Justin Trudeau.
Ensuite la classe moyenne provinciale, héritière du mode de vie des Trente glorieuses, qui regroupe les habitants des petites villes de province et des périphéries urbaines, loin des centres villes créatifs. Ils continuent de jouir économiquement des avantages de l’économie mondialisée, restent attachés au système capitaliste mais dans sa pureté originelle, c’est-à-dire valorisant le travail pour lui-même et sanctionnant les profiteurs qui choisissent des modes de vie alternatifs. Ils sont alliés à une autre classe, les « boubours » (bourgeois bourrins, électeurs de Fillon ou de Boris Johnson) qui par opposition aux « bobos » créatifs (bourgeois bohèmes) demeurent attachés aux valeurs traditionnelles. Ils restent globalement fidèles à la droite traditionnelle mais peuvent se tourner vers le populisme s’il ne remet pas trop en cause leurs intérêts économiques.
La troisième catégorie est la « classe ouvrière blanche ». Anciennement intégrée aux bénéfices de la croissance, elle souffre d’une paupérisation progressive dès les premières délocalisations d’usines dans les pays émergeants. Elle partage avec les classes moyennes traditionnelles le souci du commun. Dès lors, cette classe se constitue identitairement en opposition avec les travailleurs étrangers qui semblent les concurrencer de manière déloyale, ce qui les rapprochent des partis de droite qui ont su prendre un virage social ou populiste, comme le Rassemblement National. La classe ouvrière blanche trouve ainsi dans les créatifs une classe sociale plus hostile encore que les « boubours » puisqu’ils sont les porteurs les plus dynamiques des changements à l’origine de leur fragilité sociale.
Enfin Muzergues, toujours dans La Quadrature des classes, identifie une quatrième classe capable de se fédérer autour d’un discours de valeurs et d’intérêt économique, les millenials. Elle désigne une population jeune, éduquée et non issue des minorités. Ils souffrent d’une frustration relative vis-à-vis des espoirs que le système leur offrait. Après de longues études, ils se retrouvent sans emploi ou perdus dans une économie de la connaissance qui n’échappe pas aux travers de la division du travail. Désenchantés, ils se rebellent contre le système et se tournent vers la gauche radicale (Mélenchon, Bernie Sanders).
Bien vu, même s’il faut rappeler que le « bobo » et même le « lili bobo », bourgeois bohème libéral-libertaire a été conçu par le sociologue Michel Clouscard dans les années 1980 (Le Capitalisme de la séduction.)
[Les échos "Culture" sont publiés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
[1] L’Erreur et l’orgueil. Penseurs de la gauche moderne. L’Artilleur. 2019.
[2] Amerexit. Sortir du rêve américain devenu cauchemar, Samizdat published, Collection Témoignage/Essai, 2026, Thierry Martin
[3] La Quadrature des classes. Comment l’émergence de nouvelles classes sociales bouleverse les paysages politiques occidentaux., éd Le Bord de l’eau, 2020.
[4] La Quadrature des classes. Comment l’émergence de nouvelles classes sociales bouleverse les paysages politiques occidentaux., éd Le Bord de l’eau, 2020.
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