Note de lecture

D. Rondeau - La littérature au-dessus de tout (Th. Martin)

par Thierry Martin 5 mai 2026

Daniel Rondeau, Le Système de l’argent, éd. Grasset, mars 26, 300 p., 24 e.

Expérience immersive dans l’utopie des globalistes face à l’âme française

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Si la supériorité de la littérature sur la sociologie était encore à démontrer, Le Système de l’argent, affreux titre d’essai d’économie politique, en serait le parfait exemple. C’est, en fait, un roman fleuve qui nous emporte en charriant les alluvions de la géographie et les diluvions de l’Histoire ; foisonnant, précis, efficace, il est fidèle à sa source, nos idéaux de jeunesse – reste fidèle aux rêves de ta jeunesse –, en allant vers la mer.

Il y a quelque chose des anywhere et des somewhere de David Goodhart, mais ils sont incarnés par des personnages ambivalents, des lieux, des moments.

Chris Smith, le chef, le seul univoque parce que furtif, est partout, ne se pose jamais, ne fait que passer. Ne salue personne, lance des instructions pendant des petits déjeuners de travail où il reste debout. Briefing. Vif, insaisissable, ascétique. « Ceux qui auront soif iront se chercher de l’eau, plate ou gazeuse, dans le coin cuisine, et les affamés pourront toujours attendre pour aller s’acheter des croissants », note le narrateur, Luc Desange, son bras droit, septuagénaire désabusé mais efficace.

Chris, jeune financier de la tech sans dieu ni maître, sans frontière, sans autre patrie que celle du profit – de toute façon le monde court à l’apocalypse. L’un de ses projets : privatiser un segment du rivage français sur la Méditerranée, le mont Tomis, pour y bâtir une oasis luxueuse et sécurisée, réservée aux ultra-riches.

Mais il y a des gens sur cette terre qui fut déjà prisée du temps des Romains. Sœur Lucie est de ceux-là. Un anachorète qui vit sans être vu de ce petit peuple éparpillé sur les flancs du mont. Comme des santons de la crèche, Rondeau sait les incarner.

Chaque nuit, elle jette le manteau de sa prière sur ceux qui l’entourent et souvent l’ignorent. Elle est invisible comme tous ceux qui vivent dans ces villages. Tous résistent à leur manière. À la fin du roman, Sœur Lucie leur dit : « Nous sommes tous des ouvriers avec Dieu. »

On y voyage. Lisbonne, Davos, Paris, Moscou, Beyrouth, Bruxelles, Malte. On prend des jets ou alors le ferry. D’un chapitre à l’autre, et même d’un de ces multiples sous-chapitres séparé du suivant par un astérisque.

On passe du présent au passé. Dîner à l’Élysée. Macron, le président de la « startup nation », reçoit Chris parmi ses nombreux invités. Le préfet de police assis à la gauche de Luc Desanges est parfaitement au courant de son passé, ancien mao, de la Gauche prolétarienne, militant ouvrier passé de la rue d’Ulm à la verrerie de Portieux dans les Vosges. Au bout de deux ans, il rejoindra le Portugal, où plus précisément la révolution des Œillets.

Diplomate un temps, l’auteur, lui-même ancien de la GP, a reçu le prix de littérature Paul-Morand pour l’ensemble de son œuvre en 1998, doté de 45 000€. Les maos se sont bien reconvertis en général.

Luc vit, un temps, de la « récupération », du vol – en fait –, par camion entier, de livres anciens dans les villas portugaises désertées par des propriétaires apeurés par la révolution, qu’il revend en France une fortune. Le boss de Sylvie Grandemange, directrice de la BNP Saint-Germain où toutes les puissances tutélaires du quartier avaient un coffre, cherche une édition rare des Essais de Montaigne, pour l’offrir à François Mitterrand. « Première édition originale complète, éditée par Marie de Gournay, « fille spirituelle » de l’auteur, en 1580 ». Mitterrand devenu son client, il l’accompagnera lors de ses promenades. L’occasion pour nous, lecteurs, d’être aussi dans la confidence. « Ils me claquent toujours de Gaulle dans les gencives. Ce qu’ils ne saisissent pas, c’est que le Grand Charles a perdu la partie. Il est foutu. Nous avons libéralisé la finance dans le monde entier, nous, c’est-à-dire moi et Delors. » « Les vieux pays sont cuits… En France comme en Allemagne, ce sera l’Hymne à la joie pour tout le monde. Version Karajan. Cette communauté européenne… J’y pensais depuis toujours… Depuis Vichy… Il n’y avait pas que du mauvais à Vichy… »

Venise en amoureux avec Sylvie. « Trois jours au Gritti. La chambre d’angle, au premier étage, qui donne sur le Grand Canal. » Et pourtant au départ ce n’était pas gagné. « Vous êtes formidable. Un homme sans identité bancaire ni fiscale… un passe-muraille… Inconnu au bataillon… Un homme qui résiste à la pression de la société. Luc, c’est votre prénom ?
Oui.
Quel est le problème qu’il faudrait traiter en priorité ?
L’argent liquide. Je ne sais plus quoi en faire. »

Sylvie qu’il épousera à la mairie du 6e sera la mère de ses deux enfants. Avant de divorcer au bout de cinq ans.

Un long quasi-page-turner de près de 500 pages. Non pas écrit à l’américaine, mais à la française. Si l’histoire nous intrigue, c’est l’écriture qui nous captive. Monologue au présent de narration la plupart du temps, parsemé d’interventions entre guillemets des différents interlocuteurs.

L’île de Gozo, Malte. Monologue intérieur : Je fais l’inventaire des prestiges qui m’entourent. La maison, le paysage, l’infini. Ma chambre très clair, les murs blancs, les dessins de Favray, les rectangles des kilims d’un rouge somptueux, le jardin d’orangers, la lande, la mer, les îles, la mer encore, de tous les côtés. Des intonations chaudes, familières, qui vibrent et se mélangent. Je ne me plais plus qu’ici. J’ai parlé un jour de nouveau départ (« fresh start ») devant Violetta.
« Tu ne penses pas que tu devrais plutôt parler d’un enterrement de première classe ? m’avait-elle répondu. Tu files vers tes soixante-treize ans et tu t’installes dans une île de 67 kilomètres carrés qui n’intéressent persone… »

Il y a du Sollers, celui de La Fête à Venise, qui, de la définition du bonheur, écrit : trouver le lieu, l’heure, l’autre qu’il faut.

Plus loin. « Elle ressemble à tous les siens, toujours pressés de s’étourdir, de célébrer les dieux de la mer, du vin, et de l’amour, en même temps qu’ils sacrifient de manière aussi festive que pieuse aux rites d’un catholicisme magique, venu se greffer du fond de la Méditerranée sur les idoles de Carthage et de Rome. »

Au passage, à Beyrouth, sur les terrasses de l’Alberto. Une jolie serveuse, Ghada, étudiante en lettres françaises : « Nous nous faisons beaucoup de souci pour votre pays. » « Nous, nous avons appris à survivre en dansant sur notre volcan, depuis cinquante ans. Mais si votre pays disparait, tout se compliquera pour nous. »

Le critère de Smith : les Romains. « Je voudrais créer un pays entièrement privé, neuf, moderne, où il fasse bon vivre. Les Romains vivaient là comme des pachas. Aussi bien et peut-être mieux qu’à Rome. Pourquoi pas nous ? »

Daniel Rondeau, de l’Académie française, élu en 2019, a reçu en 2017 le grand prix du roman de l’Académie française pour Mécaniques du chaos, premier volet du triptyque romanesque qui se termine par Le Système de l’argent, dont la lecture est parfaitement autonome. Dès le début du roman : Gozo. « J’ai trouvé ma place sur l’axe ciel-terre, loin des illusions d’un monde dont je ne souhaite plus vraiment comprendre le langage. Ce rocher est devenu le cœur de ma félicité. Cet exil est d’une certaine façon un accomplissement. Il est en tous cas à l’image de ma vie que j’ai souhaitée en dehors de tous les systèmes, même si j’en connaissais suffisamment les codes pour les manipuler et me donner les moyens d’organiser ce que j’appelle mon « incompatibilité » ».

Mais Chris Smith va le recruter. Si Luc a renoncé « à la Revolution, c’est parce qu’il a compris que la vraie justice n’est pas de ce monde. » [1]. Faute de changer le monde, reste à le raconter.
Il faut bien, un jour, revenir des Croisades. « Cervantès, présent à la bataille de Lépante, où il avait perdu un bras – on l’avait surnommé le manchot de Lépante – ayant renoncé aux joutes et aux combats, se tourne vers la littérature, « cette invention qu’il a reçue du ciel et dont il est le plus fier ». » [2]

La bonne nouvelle, c’est que le roman se portera bien, tant que l’on mettra, comme le fait Daniel Rondeau, la littérature au-dessus de tout.

Thierry Martin,
écrivain
Auteur de :
L’Américaine, Collection L’Esprit Hussard, 146 p., 2024.
L’Américaine : Martin, Thierry : Amazon.fr : Livres

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