Contribution

Une visite du pape surdimensionnée, au risque d’un retour de flamme du religieux (Guylain Chevrier)

par Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, membre du Conseil d’administration du Comité Laïcité République 28 septembre 2026

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La venue du pape Léon XIV pour 4 jours en France tourne à l’excitation générale. « On est comblés et heureux qu’il ait choisi la France, on en a besoin, c’est une vraie ferveur pour tous les Français », mots repris sur France 2 d’un ardent catholique [1].

Une visite qui résonne comme si la religion catholique était encore la « religion majoritaire des Français ». Même si cette religion reste première en France, seuls 29 % des Français (Insee) se revendiquent d’être catholiques. Une majorité de Français ne se réclament d’aucune religion, 51 % en 2021 (des 18-59 ans), un chiffre qui suit une courbe ascendante. 8 % des catholiques fréquentent régulièrement un lieu de culte, contre un peu plus de 20 % des autres chrétiens, même tendance plus élevée pour les autres cultes [2]. On explique que le nouveau pape se distingue déjà de François en cherchant un dialogue avec la France, au regard d’un prédécesseur plus à provoquer qui allait à la contradiction. Mais qu’est-ce que cela change aux fondements de cette Église en retard sur l’histoire et notre modernité, et sur les mentalités des catholiques eux-mêmes ? Si rien ne s’oppose à la venue du pape en France, il faut reprendre ses esprits.

Un accueil du pape par un chef de l’État qui y voit son devoir

Qu’il vienne à Notre-Dame de Paris ou dans un lieu comme le Stade de France qui accueille divers événements, ne pose pas problème, mais place de la Concorde pour célébrer une messe, il en va autrement. Faut-il y voir une concession faite par le chef de l’État ? Certainement, si on se rappelle son passage au Collège des Bernardins le 9 avril 2018 devant la hiérarchie catholique, lors de sa première mandature, disant que le lien entre l’Église et l’État s’était « abîmé » et qu’il importait de le « réparer » et même, « qu’un président de la République prétendant se désintéresser de l’Eglise et des catholiques manquerait à son devoir ». On y a vu une mutation dans les relations entre l’Église catholique et la République française, qui, sans remettre en cause la laïcité, avait comme instauré « un nouveau pacte ». Et ce, sous le signe de renforcer une cohésion nationale dite « fragilisée par la montée de l’individualisme et du communautarisme » [3]. Serait-ce que notre République n’est pas à même de recéler les plus beaux principes susceptibles d’emporter, à cet égard, le morceau ? On rappellera que n’avoir pas de religion n’est pas considéré dans notre pays comme n’ayant pas de morale.

Des enjeux culturels auxquels la République prête le flanc

L’organisation d’une messe à cet endroit pose la question de son écho culturel auprès de nos concitoyens. La place de la Concorde, lors de son inauguration en 1772, est créée en l’honneur du roi Louis XV, qui prend le nom du souverain. En 1792, le site est renommé « place de la Révolution » en hommage au soulèvement populaire et la statue du roi est fondue. Louis XVI et son épouse Marie-Antoinette y sont guillotinés. Un lieu hautement symbolique, témoin de la fin du lien monarchique entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Ce qui, un peu plus d’un siècle plus tard, s’est traduit par la séparation des Églises et de l’État par la loi du 9 décembre 1905. Certains croyants de ce culte pourraient ressentir le choix de ce lieu au sens d’expiation qui a été donné au Sacré-Cœur de Montmartre. Érigé pour implorer le pardon divin après la défaite de 1870, ce projet réactionnaire a été animé par une volonté d’expier « les péchés » de la Commune de Paris, qui avait eu « le défaut » d’être laïque.

On octroie avec cette messe publique le sentiment à cette Église qu’elle serait encore centrale dans la vie des Français, et les moyens d’une influence mystique à travers cette communion collective diffusant le sentiment religieux, dont le spectacle est exposé à tous. Et ce, avec mise à disposition des moyens de l’État, largement aux frais du contribuable, comme cela le sera aussi à Metz, pour parler « racines chrétiennes" de l’Europe, qui a mis les bouchées doubles pour recevoir le pape. Les médias en soif de sensation en rajoutent une couche en en faisant l’expression d’une ferveur populaire. On est ainsi passé de 100 000 visiteurs prévus pour assister à l’événement sur les Champs-Élysées à 600 000. Si le chef de l’État accueille le pape au palais présidentiel, on insiste sur le fait qu’il n’assistera à aucune des messes ou célébrations religieuses. C’est le moins qu’on pouvait en attendre !

Un droit international favorable aux cultes, mais ici c’est la France

Certes, la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège, art. 10, la Liberté de pensée, de conscience et de religion, indique dans son premier alinéa que « toute personne a droit à (…) la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » Mais cette « liberté religieuse », rencontre les limites de l’ordre public établi par la loi, et il se trouve qu’en France, si la loi de 1905 garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, elle ne donne aucun statut privilégié aux Églises. Et toute manifestation publique, comme les prières de rue qui entrave d’autres libertés, la libre circulation des personnes ou la tranquillité des autres, peut être limitée ou interdite. Et oui, nous ne sommes pas dans n’importe quel pays ! D’autres traités internationaux onusiens placent eux aussi la liberté religieuse et le respect des cultures au cœur de leurs principes à côté de l’égalité qui en pâlit, loin de notre conception de l’État laïque qui ne reconnaît que des individus égaux en matière de libertés, selon des lois communes par-delà leurs différences.

Un précédent aux lourdes conséquences qu’on refuse de voir

On oublie à quoi cela engage. Car donner une telle importance à cet événement n’est pas sans fournir un argument de poids aux autres cultes pour obtenir le même traitement, qui n’a rien d’une obligation hormis la volonté présidentielle. On aurait pu en rester à la déambulation du souverain pontife plutôt qu’une messe publique, qui pouvait permettre aux fidèles sur le parcours de se rassembler. Un précédent aux lourdes conséquences.

Ayons à l’esprit, dans ce contexte de retour du religieux, qu’il ne fait pas toujours bon ménage avec les libertés. Près de 90 % des personnes se disant catholiques sont favorables au droit à l’IVG [4]. Ceci, alors que l’Église catholique condamne toute forme d’interruption de grossesse volontairement provoquée. En revanche, ils sont 47 % des catholiques pratiquants à souhaiter l’instauration de conditions d’accès plus strictes (contre 25 % pour l’ensemble de la population française) et 15 % chez les sans religion [5]. Par ailleurs, 20 % sont en désaccord sur les droits des couples homosexuels. Ceci, alors que seulement 6 % des personnes sans religion se déclarent opposées à l’avortement et 10 % à l’égalité des droits pour les couples homosexuels. Pour prendre l’exemple des musulmans, ils présentent la plus forte opposition à l’avortement (39 %) et à l’égalité des droits des couples homosexuels (39 % également) [6]. Autre exemple, on a vu récemment comment un groupe religieux hindou a entendu écarter les femmes du personnel de la tour Eiffel, lors de leur récente visite, télescopant nos droits et mœurs, avec des excuses à vérifier dans la pratique.

Un sens contrarié de l’histoire au risque d’un retour de flamme du religieux

Une manifestation papale dont la dimension vient contrarier un sens de l’histoire qui favorise l’État-nation et les choix libres des citoyens au détriment des religions, et particulièrement de l’Église catholique qui en France, par le biais de l’État, a encadré les consciences. Finalement, en ces temps où il est si difficile d’assurer la cohésion sociale avec la montée d’affirmations identitaires tous azimuts, la vision politique qui se dégage de cet événement interroge. Elle apparaît défavorable à nos principes républicains, en raison de la façon dont elle en brouille le message. Nous ferions bien d’être en mesure d’en délivrer un du sommet de l’État qui clarifie les rapports de chacun avec notre pays, la France laïque, si l’on ne veut pas demain devoir en recoller les morceaux, et à quel prix.


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