Revue de presse

P. Ismard : « Les monothéismes ont légitimé l’esclavage » (Le Point, 10 sept. 21)

Paulin Ismard, historien, auteur (dir.) de "Les Mondes de l’esclavage" (Seuil). 10 septembre 2021

[Les éléments de la revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée. Collectif, sous la direction de Paulin Ismard, coordonné par Benedetta Rossi et Cécile Vidal, épilogue de Léonora Miano. Seuil, 1 168 p., 29,90 €. À paraître le 16 septembre.

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"[...] Quel fut le rapport des grandes religions monothéistes à l’esclavage ? Dans le sultanat de Sokoto créé par des djihadistes dans le Sahel, au milieu du XIXe siècle, la moitié de la population était des esclaves. Et avec Daech, l’esclavage a aussi fait sa réapparition, notamment avec le cas des Yézidis.

Le christianisme et l’islam se sont développés dans des contextes historiques où l’esclavage était très répandu. Ces deux monothéismes, comme avant eux le judaïsme, ont intégré l’esclavage à leurs textes sacrés et à leurs pratiques. Ils ont d’ailleurs développé ce que l’on pourrait appeler une théologie de l’esclavage, dans laquelle le Dieu unique et transcendant se comporte envers sa création, et en particulier l’humanité, comme le ferait un maître envers ses esclaves, ainsi que le montre Noel Lenski. Dans le Coran, Mahomet est désigné comme « l’esclave d’Allah », et Allah appelle ses croyants « mes esclaves ». Il faut d’abord reconnaître que les deux derniers monothéismes ont légitimé et largement soutenu l’institution esclavagiste au fil de l’Histoire. Ce n’est qu’en 1839 que l’Église catholique, avec le pape Grégoire XVI, condamna officiellement la traite, considérant que ceux qui la pratiquaient étaient indignes du nom de chrétiens ! Tout en soutenant l’esclavage, ces deux monothéismes ont néanmoins infléchi plusieurs de ses traits fondamentaux. À la fin de l’Antiquité, la valorisation par l’Église des familles esclaves et la reconnaissance des parentés serviles représentent une transformation importante. Les textes sacrés musulmans régulent assez précisément les abus des maîtres et valorisent l’usage de l’affranchissement, qui permet la rémission des péchés du maître. Par ailleurs, le fait que le christianisme et l’islam aient conçu leur communauté de croyants comme un cercle fermé doté de privilèges religieux les a conduits à protéger leur population contre l’esclavage, faisant, en retour, des territoires contrôlés par les États qui se réclamaient du monothéisme adverse les zones de captation d’esclaves. Il faut par ailleurs insister sur la façon dont les Églises chrétiennes et l’islam ont été des lieux de formation de la pensée abolitionniste – qu’on songe par exemple, en Amérique du Nord, au rôle des Églises protestantes, parmi lesquelles les Églises noires jouèrent un rôle important au cours du XIXe siècle. La distinction entre catholicisme et protestantisme quant au rapport à l’esclavage est d’ailleurs au cœur de l’article de Charlotte Castelnau-L’Estoile.

Vous semblez mettre en évidence une certaine ambivalence des Lumières sur l’esclavage. Montesquieu dénonce pourtant clairement l’esclavage dans les « Lettres persanes » dès 1721, et Voltaire dans l’épisode du « nègre de Surinam » dans « Candide » ?

Il y a une ambivalence, comme le montre Silvia Sebastiani. On ne peut pas seulement les présenter comme des promoteurs du « commerce infâme », en cherchant à tout prix à dénoncer le caractère mensonger de leur prétendu universalisme. Peu d’entre eux sont des abolitionnistes actifs, mais la plupart s’opposent, pour des raisons très variées, à la traite. Il est vrai néanmoins que certains marchands d’esclaves et certains planteurs ont pu se réclamer des Lumières, en recherchant chez Hume ou chez Voltaire des passages justifiant leur pratique, et que la plupart des pères fondateurs des États-Unis d’Amérique pouvaient posséder des esclaves tout en employant le langage des droits universels de l’homme. La position des philosophes est bien plus complexe, mais il faut attendre les années qui précèdent la Révolution pour que l’idée d’une disparition définitive de l’esclavage, clairement identifié à une pratique criminelle, prenne forme, en particulier sous la plume de Condorcet et avec la Société des amis des Noirs. [...]"

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Voir aussi dans la Revue de presse la rubrique Esclavage (note du CLR).


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