Revue de presse

Franc-maçonnerie : de l’héritage judéo-chrétien à l’action anticléricale (Le Figaro Magazine, 20 juil. 12)

22 juillet 2012

" [...] Par ses mystères et la multiplicité de ses paradoxes, la franc-maçonnerie intrigue toujours les profanes. Réputée anticléricale, elle conserve précieusement des références bibliques. Rationaliste, elle cultive le secret. Respectueuse de rites ancestraux, elle refuse les certitudes. Apparemment anachronique et toujours divisée, elle attire de plus en plus de candidats, avec 160.000 frères et soeurs revendiqués en France, soit trois fois plus qu’il y a trente ans. Son symbolisme, puisé à mille sources, n’en finit pas d’être discuté dans ses « ateliers », durant des « tenues » (réunions à huis clos), tout en inspirant une foisonnante littérature grand public. Les francs-maçons mélangent ainsi, sans trop de souci, les mythes de l’Antiquité, les fondements de la chrétienté, l’imagerie des Templiers et de la chevalerie moyenâgeuse, l’ésotérisme de la Renaissance, les traditions des bâtisseurs, l’esprit des Lumières, le positivisme scientifique, la foi laïque et républicaine. Un cocktail potentiellement explosif... mais qui semble toujours solide !

[...] Grâce aux loges, qui apparaissent à Paris à partir de 1725 ou à Bordeaux en 1732, le modèle parlementaire britannique, un certain libéralisme politique, la tolérance religieuse et le rationalisme scientifique se diffusent dans toute l’Europe. Les initiés de renom, rejoints par Voltaire, Mozart, Goethe, La Fayette, Franklin, et tant d’autres, propagent les idées des Lumières qui inspireront notamment les révolutions américaine de 1776 et française de 1789. Malgré ses idéaux antidespotiques et antiabsolutistes, ce mouvement intellectuel ne s’oppose pas a priori aux pouvoirs en place, ni aux Églises dominantes. « Traditionnellement, les francs-maçons sont plutôt de sages conformistes loyalistes », explique Roger Dachez. De nombreux aristocrates anglais, comme ceux des cours de Louis XV et Louis XVI, rejoignent les loges, les Grands Maîtres faisant généralement partie des entourages royaux, tels le duc d’Antin et le comte de Clermont. Ce dernier édicte dans les règlements de 1755 que les frères doivent aller à la messe le jour de la Saint-Jean. Des pasteurs et des prêtres s’initient également, en dépit de la bulle du pape Clément XII de 1738 menaçant d’excommunication les catholiques devenant francs-maçons.

La culture chrétienne imprègne donc la franc-maçonnerie dès ses origines. Selon ses textes fondateurs - les Constitutions du pasteur calviniste James Anderson, qui datent de 1723 -, le bon maçon doit s’astreindre à « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions », sans être « un athée stupide ou un libertin irréligieux ». Si la maçonnerie permet de réunir des croyants de tous horizons, « ne pas comprendre que les lois de l’harmonie universelle soient l’oeuvre d’un Grand Architecte paraît inconcevable à un disciple de Locke et Newton », résumera l’historien André Combes. Au fil du temps, ce « Grand Architecte de l’Univers » perdra de sa signification exclusivement divine. « Il peut représenter la conscience, Dieu ou tout principe créateur, puisque l’interprétation des symboles est libre », précise Marc Henry, de la Grande Loge de France.

Cet héritage judéo-chrétien se concrétise dans une multitude de références utilisées par les initiés. À commencer par le temple de Salomon à Jérusalem, synonyme de la construction parfaite ; le personnage biblique d’Hiram, ouvrier sur bronze transformé par la maçonnerie en architecte du temple de Salomon et maître idéal ; les triangles omniprésents et les trois points ponctuant les signatures maçonniques, qui rappellent la Trinité ; le delta rayonnant doté d’un oeil divin, que l’on retrouve dans les églises ; la présence d’un livre sacré (le plus souvent la Bible) pour ouvrir les « tenues ». On pourrait évoquer également l’apparition, dans certaines loges déistes, de cérémonies de « baptême civil » maçonnique pour les jeunes enfants et de « reconnaissance conjugale » pour des jeunes mariés... La liste n’est pas exhaustive.

L’analogie est encore plus marquée avec le rituel de l’initiation durant laquelle, le profane, les yeux débandés, voit s’ouvrir un nouveau chemin en direction de la « Lumière ». Dépouillé de ses préjugés, il se trouve « ramené à un état de simplicité évangélique », écrit Irène Mainguy dans son livre La Symbolique maçonnique du troisième millénaire (Éd. Dervy). Plus étrange encore, certains hauts grades du Rite écossais ancien et accepté (REAA), le plus pratiqué, s’accompagnent d’allégories très christiques : ainsi, le grade de Chevalier Rose-Croix s’obtient à l’issue d’une cérémonie de la Cène, agape pascale où les frères partagent l’agneau rôti, directement inspirée du repas de la Passion...

Les francs-maçons français du XVIIIe siècle, à commencer par le très influent André-Michel de Ramsay, ont d’ailleurs pris un malin plaisir à récupérer, notamment dans les hauts grades, la foisonnante mythologie templière et chevaleresque du Moyen Âge, au point de propager certaines légendes : selon eux, les francs-maçons seraient les descendants secrets des anciens membres de l’ordre du Temple du temps des Croisades, aboli par le pape Clément V et Philippe le Bel en 1312. « Il s’agit d’une pure invention, mais elle continue d’alimenter les fantasmes », constate Pierre Mollier. Ce qui n’empêche pas les initiés de célébrer les valeurs de la chevalerie et de s’adouber mutuellement en Grand Commandeur du Temple, Chevalier d’Orient et d’Occident, Prince de Jérusalem ou Chevalier Kadosh. Ce dernier grade, 30e degré du REAA, signifie « sainteté » en hébreu. Symbolisé par un aigle à deux têtes, une blanche et une noire, il appelle symboliquement à la vengeance d’Hiram, architecte de Salomon assassiné par ses pairs dans la mythologie maçonne, et de Jacques de Molay, grand maître de l’ordre du Temple, jugé hérétique et envoyé au bûcher en 1314...

La franc-maçonnerie n’est pourtant pas réductible à cette seule tradition. [...]

Aussi diverse, la franc-maçonnerie ne pouvait être que divisée. Les « frères » les plus rationalistes et agnostiques ont pris leurs distances avec les courants déistes et « illuministes ». C’est en France que ces clivages ont été les plus marqués, avec de multiples crises et scissions d’obédiences.

L’alternance des révolutions et restaurations a aggravé ces tendances au XIXe siècle. Le Grand Orient de France, qui a abandonné toute référence à Dieu en 1877 au terme de débats tendus, s’est engagé en politique. « Ses loges étaient alors les seuls lieux où s’exprimer librement. La laïcité revendiquée et le républicanisme progressiste se sont forgés en réaction aux gouvernements conservateurs qui étaient alors ouvertement appuyés par l’Eglise catholique », explique Roger Dachez. De plus en plus anticléricaux, les frères du Grand Orient ont soutenu l’avènement de la IIIe République, formant l’ossature du Parti radical fondé en 1901 et inspirant les grandes lois républicaines, de l’école obligatoire de Jules Ferry à la loi sur les associations de 1901 et à celle sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Néanmoins, ce militantisme « libéral » et « adogmatique » de certains initiés français demeure une exception au sein de la franc-maçonnerie : sur plus de quatre millions de frères actuellement actifs dans le monde, majoritairement anglo-saxons, quelques dizaines de milliers de francophones seulement revendiquent leur pure laïcité. Les autres vénèrent toujours le Grand Architecte. Quel que soit le nom que chacun lui donne. [...]"

Lire "Les secrets des francs-maçons"

"Paris, capitale maçonnique".


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