Note de lecture

J. Segal : De quoi Juif est-il le nom ?

par Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République. 7 août 2017

Jérôme Segal, Athée et Juif. Fécondité d’un paradoxe apparent (ed Matériologiques), oct. 2016, 15 e.

JPEG - 283.1 koQue signifie être musulman sans être religieux, chrétien sans être croyant, juif tout en étant athée ? Absurde, pourrait-on répondre à la hâte. Et pourtant la question des identités, religieuses en l’occurrence, n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Que reste-t-il du corpus religieux une fois celui-ci débarrassé de la question du bon dieu : une culture, des traditions, une langue, une mémoire, une psychologie, des rites, une façon de questionner le monde ? Ce sont ces thèmes qu’aborde Jérôme Segal dans Athée et Juif, posant en fait la question : de quoi Juif est-il le nom ?

Si, pour les croyants, juif renvoie à la fois un peuple, une nation, une religion, une éthique, la question se pose différemment pour ceux qui, très nombreux, se pensent à la fois juifs et agnostiques, athées, libre-penseurs, matérialistes, sceptiques, marxistes... Des "mécréants" aux yeux des ultra-orthodoxes, mais qui ne vivent pas moins le sentiment d’une filiation avec une certaine culture juive, détachée de la foi. Faut-il alors parler de judéité plutôt que de judaïsme ? Quel sens donner à ce sentiment mêlé d’émancipation et de partage ? Qu’y a-t-il d’éventuellement commun entre Spinoza, Mendelssohn, Karl et Groucho Marx, Trotsky, Freud, Einstein, Hannah Arendt, Simone Veil...

L’auteur interroge. Le juif est-il membre d’un peuple parmi les peuples ? Il rappelle l’apport au judaïsme de peuples convertis comme les Berbères dès le IIe siècle ou les Khazars au XIIe. Son scepticisme ne plaira guère à ceux pour qui il est établi que le "peuple élu" est le descendant direct d’Abraham, Moïse et David. Une question brûlante qui touche à l’identité de l’Etat d’Israël. Etat des juifs, Israël doit-il s’interdire de séparer la synagogue de l’Etat et doit-il céder aux pressions de l’orthodoxie religieuse qui prétend imposer sa loi à tous ? Jerôme Segal rappelle que les rabbins allemands, pour qui le retour à la Terre promise ne pouvait avoir lieu que dans le cadre religieux, s’étaient opposés à ce que le premier congrès sioniste se tienne en Allemagne. Quand à Theodore Hertzl (1860-1904), le père du sionisme, non seulement il n’était pas religieux, mais il décida de ne pas faire circoncire son fils Hans ! Un rappel qui devrait ébranler ceux pour qui juif serait synonyme de croyant et de pratiquant. Les antisémites ne font d’ailleurs jamais cette erreur !

A privilégier la notion de peuple religieux attaché à la pratique rigoureuse de commandements et de rituels, on oublierait la Haskala, les Lumières juives, le rôle important joué par des juifs universalistes dégagés de la religion dans l’intelligentsia viennoise fin XIXe, dans le mouvement socialiste, le bund, la révolution bolchévique - avant d’être les victimes des purges staliniennes dans les années 1930 - et nombre de pionniers d’Israël dont les convictions socialistes s’incarnèrent dans le mouvement kibboutzim aujourd’hui quasiment disparu.

Peuple ? Foi ? Culture de la résistance et de la survivance forgée au fil des siècles, qui faisait dire au Général de Gaulle que les juifs étaient "un peuple fier et dominateur" ? Culture de la critique, de l’esprit critique et du doute, de la contestation comme l’écrivait Sigmund Freud, cité par l’auteur : "Parce que j’étais juif, je me suis senti libéré de bien des préjugés qui limitent chez les autres l’emploi de leur intelligence ; en tant que juif, j’étais prêt à passer dans l’opposition et à renoncer à m’entendre avec la majorité compacte."

Jérôme Segal rappelle l’importance donnée à l’instruction des enfants dans beaucoup de familles juives, qui favorisa une ascension sociale et culturelle particulièrement rapide dans l’empire austro-hongrois. Ainsi, en 1936 à Vienne, les juifs ne représentaient que 9 % de la population mais 85 % des avocats, 52 % des médecins, une proportion importante des scientifiques, des chercheurs, des journalistes, des comédiens, des musiciens, des métiers du commerce, et de la finance. Une réussite qui servit de prétexte à l’explosion d’un antisémitisme social, à coté d’un antisémitisme religieux et raciste plus ancien.

Au cours des siècles, "la religion a servi dans bien des cas à maintenir l’identité juive", écrit Jérôme Segal. En est-elle le contenu ou le contenant ? Pour les générations de l’après-guerre, en particulier celles qui ont rompu avec la tradition religieuse, l’extermination des Juifs était devenue le pivot central de cette identité. Après la détention en Egypte, la déportation à Babylone, les expulsions massives, les pogroms, la Shoah a alimenté une psychologie collective, une forme de "traumatisme héréditaire" qui forge une imprescriptible complicité affective ? Henri Meschonnic, traducteur de la Bible, parle d’un "culte qui s’est mis à dévorer ce qui reste de vivant chez les survivants".

L’Histoire a forgé cette culture que tant d’auteurs se sont essayés à cerner. Bruno Bauer et Karl Marx, pour qui l’abandon de la religion était une condition de l’émancipation des juifs. Mais aussi, dans des registres différents, Jean-Paul Sartre, Gershom Sholem, Hannah Arendt... sans pour autant résoudre définitivement la "question juive". "La conscience juive s’est bien détachée de la religion et on comprend aisément qu’il n’y ait plus de paradoxe aujourd’hui à se définir comme juif et athée", en conclut Jérôme Segal.

Pour autant, la vigilance demeure face au retour en force auprès de nouvelles générations d’un esprit et de pratiques communautaristes qui menacent jusqu’à la démocratie israélienne. Dès lors, il n’est pas inutile de rappeler l’invitation du comte de Clermont-Tonnerre : "Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique, ni un ordre." Le judaïsme français l’avait intégré, qui jamais ne sollicita de modifications de la loi républicaine et consacre une prière spécifique à la République.

Le livre de Jérôme Segal, dont on ne partagera pas nécessairement toutes les prises de position, formule de bonnes questions et de salutaires rappels en cette période où la pression des communautarismes menace l’universalisme des principes républicain.

Patrick Kessel


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