Revue de presse

J. Julliard : le PS s’éloigne du peuple, les intellectuels s’en rapprochent (Le Figaro, 5 juin 15)

Jacques Julliard, éditorialiste à "Marianne", coauteur de "La gauche et le peuple" (avec Jean-Claude Michéa, Flammarion). 5 juin 2015

"À l’observation soutenue de la vie politique, Jacques Julliard joint le recul, la culture et l’érudition de l’historien. Frénésie sociétale, antiracisme, réforme du collège, l’éditorialiste à Marianne pose un regard inquiet sur la gauche française.

La gauche française tiraillée entre une ligne radicale et une ligne sociale-démocrate apparaît désorientée idéologiquement. Quels sont aujourd’hui ses points d’appui doctrinaux ?

Jacques JULLIARD. - La gauche française vit une crise fondamentale. Elle est née, dans notre pays, de la rencontre de deux idées : celle du progrès scientifique et technique et celle de justice sociale. C’est la conjonction de ces deux idées, et par conséquent de ces deux groupes sociaux que sont la bourgeoisie progressiste et le prolétariat qui constitue l’essence de la gauche. Aussi longtemps que les deux parties ont pu cheminer ensemble, le socialisme lui-même n’a pas eu de problème théorique majeur. Aujourd’hui, la situation est différente. Le peuple a le sentiment d’une dissociation : il pense que le progrès ne sert plus la justice sociale.

Partant de ce constat, les socialistes se divisent en deux camps. Les réalistes (dont François Hollande est le chef de file) qui considèrent que, sans croissance, il n’y a pas d’amélioration possible du revenu des individus. Les autres qui affirment que c’est une illusion et qu’il faut, dès que la gauche arrive au pouvoir, en tirer le maximum pour les plus humbles. Ce désaccord est tactique. Même Mélenchon, malgré son goût pour le tourisme révolutionnaire, ne promet pas le grand soir. Le débat est entre sociaux-démocrates de tendance libérale et sociaux-démocrates dirigistes. En définitive, la seule valeur propre qui reste à la gauche, c’est l’égalité. La preuve, c’est que personne ne la lui dispute.

Le Parti socialiste et François Hollande sont en proie à une véritable frénésie sociétale. Légiférer sur tous les aspects de l’existence de la naissance à la mort, est-ce cela le socialisme ?

Tout cela est nouveau dans la philosophie socialiste. Ses racines sont collectives, sinon toujours collectivistes. Elles développent des valeurs de solidarité, d’esprit de groupe, d’esprit de classe, disait-on autrefois. Or, toutes les lois actuelles qui ont trait à la génération, à la vie privée, à la sexualité sont au contraire inspirées par un individualisme profond. Faisons un retour historique : la Révolution française est individualiste mais, quand elle rencontre au milieu du XIXe siècle le prolétariat, la gauche devient collectiviste. Aujourd’hui nous vivons un retournement diront les uns, un retour aux sources assureront les autres, mais quoi qu’il en soit la gauche ne défend plus guère que des valeurs individualistes. Elle s’est alignée sur le socialisme scandinave. Faute de faire une révolution sociale, le Parti socialiste s’efforce de faire une réforme sociétale.

Cette évolution cependant ne vient pas de la gauche mais du capitalisme. C’est ce système économique dominant qui nous pousse vers des comportements de plus en plus individualistes. Et tout, dans notre société, encourage ces comportements. La gauche n’est pas à l’origine de ce changement, elle s’y adapte. La droite du reste connaît ces mêmes tensions.

L’antiracisme et la lutte contre le Front national peuvent-ils faire une politique ?

Ce fut longtemps une martingale. Mais il y a bien longtemps qu’un certain nombre de penseurs nous ont mis en garde contre cette tentation. Le premier d’entre eux était François Furet. Ce n’était pas l’antiracisme qu’il dénonçait mais l’antifascisme. La gauche qui aujourd’hui se reconnaît dans ces idées confond les deux. Ce sont les communistes qui, dans les années 1930 et sous l’impulsion de Moscou, ont inventé l’antifascisme. Objectif justifié d’ailleurs : le fascisme alors existait en Europe.

Aujourd’hui, l’antifascisme sert surtout à fédérer la gauche et à dépasser les désaccords entre les différents courants sous un objectif commun. Le gouvernement fait de l’antiracisme comme un dérivatif à ses difficultés. Marcel Gauchet à son tour a expliqué que les droits de l’homme ne faisaient pas une politique, parce que la politique ne saurait se réduire à une morale.

C’était pourtant le propre d’une génération d’intellectuels de défendre cette idée…

Nous vivons comme une inversion des rôles entre les intellectuels et les politiques. Longtemps ce sont les intellectuels qui ont prôné une politique des droits de l’homme. On songe à Bernard Kouchner, au mouvement des ONG, à Bernard-Henri Lévy. Les mobilisations militantes étaient le fait des intellos ou de ceux qui étaient déçus par la politique. Le Parti socialiste de l’époque se méfiait de ce courant jugé trop idéaliste.

Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse. Le gouvernement a pris à son compte l’antiracisme cependant que les intellectuels réfléchissent sur les impasses de cet antiracisme. Ils mettent en garde contre son instrumentalisation au mieux inefficace, au pire contre-productive. Ils pressentent qu’une bonne partie du peuple a l’impression d’un contrat implicite entre la bourgeoisie bobo que représente le PS et toutes les victimes passées ou présentes du racisme et du colonialisme. Tout cela, à saute-mouton, par-dessus le peuple lui-même. C’est ce qu’a montré le géographe Christophe Guilluy. Cette nouvelle approche est partagée par un nombre croissant d’intellectuels. Pour autant, la plupart de ces intellectuels ne sont pas passés à droite. Ce qu’ils reprochent à la gauche, c’est de s’inventer de nouveaux prolétariats au détriment du prolétariat réel. Au bout du compte, ces écrivains et ces essayistes se rapprochent du peuple réel à mesure que le Parti socialiste s’en éloigne.

Pierre Nora, en reprenant les catégories de Régis Debray, observe un mouvement contraire qui entraînerait la « basse intelligentsia » vers la gauche radicale et la « haute intelligentsia » dans une « réaction conservatrice ». Partagez-vous ce constat ?

Le constat de Pierre Nora est juste. À condition de raisonner quantitativement. La haute intelligentsia est composée de quelques individus. La basse, ce sont des enseignants, des experts, des techniciens. Il y a en effet aujourd’hui, en France, une sorte de classe intellectuelle aux contours assez lâches qui en quantité est plus importante que celle des paysans. Pour nuancer le propos de Nora, il faut préciser que, dans la basse intelligentsia, il existe aussi une tendance conservatrice très importante. Ce sont des gens qui estiment que la société actuelle détruit la base de leur culture. Ce néoconservatisme n’est pas réactionnaire, il correspond à ce que dit Hannah Arendt quand elle affirme : « L’éducation est nécessairement conservatrice. » On ne transmet que ce que l’on conserve et l’on ne conserve que ce que l’on transmet. Tout cela cependant ne fait pas un corpus. Je fais mienne la formule provocatrice mais finalement très juste du philosophe polonais Kolakowski : « Je suis conservateur, libéral et socialiste. »

Le conservatisme entendu comme « soin du monde », est-ce une véritable perspective politique ?

Ramuz, l’écrivain suisse, disait « être de droite, c’est craindre pour ce qui existe ». Dans un monde qui évolue beaucoup, il y a une crainte profonde, une angoisse même de voir disparaître toutes les bases de la société, de la morale, de la civilisation. Cette crainte est légitime. Mais elle ne constitue pas non plus une politique. Comme on ne construit pas une politique sur la seule négation du racisme, on ne la construit pas non plus sur le refus d’un certain nombre de facteurs de la modernité. La politique, c’est avant tout une adaptation aux conditions du réel, il y a toujours dans cette exigence une part de conservation et une part de novation. Par conséquent, je ne crois pas beaucoup aux chances d’un néoconservatisme. Cela est contraire à l’ADN de la gauche ; quant à la droite, en vérité, elle est présentement l’agent du changement. Elle n’a que le mot « réforme » à la bouche. Mais hélas pas dans le sens ancien de la justice sociale, mais dans celui de l’adaptation de notre société à des contraintes extérieures, c’est-à-dire très souvent à l’injustice.

Croyez-vous à une recomposition politique opposant sociaux-démocrates et souveraino-populistes ?

La social-démocratie s’affaiblit parce qu’il n’y a pas de « grain à moudre » (André Bergeron) et parce que la répartition des fruits de la croissance se fait au détriment des classes populaires. Mais dans le monde, croyez-moi, l’aspiration à la social-démocratie n’a jamais été aussi forte. Demandez aux ouvriers chinois, aux ouvriers brésiliens, aux ouvriers indiens ce qu’ils demandent : la prévoyance sociale, c’est-à-dire la social-démocratie.

S’il y a, en France, une recomposition politique, elle se manifeste plutôt dans une tripartition : un parti des intérêts, grands et petits, représenté par la droite classique. Un parti populaire et populiste représenté par le FN. Un troisième parti, celui des bobos, des fonctionnaires, des minorités : le PS. C’est le risque mortel du Parti socialiste aujourd’hui. Celui d’être coupé du peuple et de se limiter à ces catégories. Si je voulais définir le problème du PS, je dirais qu’il a une clientèle de classe moyenne, une idéologie antiraciste et qu’il lui manque une composante essentielle : le peuple. En vérité, il n’y a pas d’écroulement politique de la gauche, mais le risque d’écroulement intellectuel existe. Plus personne ne se nourrit intellectuellement avec ce qui sort du parti.

Jean-Christophe Cambadélis affirme ne pas savoir ce qu’est « l’identité française » mais connaître « l’identité de la République »…

Cette phrase est inquiétante : un chef du Parti socialiste qui ne sait pas ce que c’est que l’identité française ! Si Jean-Christophe Cambadélis veut que je lui dise de quoi il s’agit, je peux le faire…

Il le veut certainement…

L’identité française, c’est d’abord une langue, la nôtre. Elle est un signe de ralliement, une culture, un esprit, une forme de rapport au monde. Je me souviens d’un séjour d’un an aux États-Unis. Au retour, quand je suis arrivé à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal au Québec, et que j’ai entendu parler français dans le haut-parleur, j’ai eu un tel saisissement que je me suis mis à pleurer…

L’identité française ensuite, c’est la littérature. Je m’inquiète qu’elle soit de moins en moins enseignée à l’école. Que les fables de La Fontaine ne soient plus apprises aux enfants. Que Les Châtiments de Victor Hugo prennent la poussière. Et je répète là ce que j’ai écrit dans Marianne : si je devais choisir entre la littérature française et la gauche, si la gauche me donnait l’impression de rompre avec cette nourriture essentielle que sont les livres, je choisirais la littérature. Et ce n’est pas un propos de mandarin. J’ai connu un paysan qui n’avait lu qu’un livre dans sa vie, c’était Les Misérables : il était cultivé.

Troisièmement, l’identité française est une histoire. Ernest Renan dit qu’une Nation est à la fois un patrimoine historique et un contrat d’avenir. Il a raison. Je reprends à mon compte à la formule de Marc Bloch. « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »

Enfin, l’identité française, c’est un territoire. C’est si vrai que l’on parle du droit du sol. On ne me fera jamais croire que Gambetta, que Jaurès, que Victor Hugo, le général de Gaulle, Jean Moulin aient pu vivre sans une certaine idée de la France. La nature polémique de Sarkozy a pollué le débat sur cette notion d’identité mais on ne doit pas pour autant la bannir. Jean-Christophe Cambadélis a certainement prononcé cette phrase pour ne pas employer les mots de Sarkozy ; mais, dans cette logique, si Nicolas Sarkozy se met à débiter tout le dictionnaire, on ne pourra plus parler français !

Pour moi, identité n’est pas le mot de Nicolas Sarkozy mais de Fernand Braudel, qui ne lui a pas consacré moins de trois volumes ! Certes, il y a aujourd’hui une désolante tendance identitariste qui fait fi de l’ouverture au monde de notre pays. Cette ouverture que la Révolution a consacrée et qui existait déjà avec certains rois de France. Ce « souci du monde » fait aussi partie de notre identité. Il n’empêche : je ne vois pas pourquoi la France serait le seul pays au monde à ne pas avoir droit à une identité."

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