Humanisme (GODF)

Humanisme J.-Cl. Milner : "On ne peut pas passer sous silence le refus de souveraineté qui hante les politiques de métier" (Humanisme, 4e trim. 22)

Jean-Claude Milner, philosophe et linguiste. 8 décembre 2022

[Les échos des initiatives proches sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Jean-Claude Milner, La destitution du peuple, éd. Verdier, coll. La petite jaune, 2022, 96 p., 7 €.

"Souveraineté, citoyenneté, république, démocratie sont les thèmes de ce riche échange, où l’auteur énonce un point de vue original mettant en relation pouvoirs et droits des individus, avec une exigence de réversibilité et un point d’intersection où se situent les libertés.

Propos recueillis par Aline Girard

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Voir "La destitution du peuple", et pour se procurer la publication papier "Souveraineté, le sursaut".

[...] Dans la langue constante, y compris chez les politiques de metier, j’ai toujours ressenti un flou. Entre démocratie/démocratique et république/républicain, on fait comme si chaque versant répondait en écho à l’autre. Pourtant, l’histoire nous apprend, notamment en France, que la forme républicaine de gouvernement ne signifie pas nécessairement que la démocratie solt au rendez-vous ; inversement, nombre de commentateurs érigent les pays scandinaves en modèles de démocratie, alors que ce sont des monarchies héréditaires. Ne serait-ce que par souci de clarté, il faut remedier à ces confusions. Mais la clarté des mots suffit pas ; il faut aller plus loin et mettre au jour les principes. Le principe de la démocratie, c’est le pouvoir en acte (kratos en grec), pouvoirs du corps et de l’esprit, pouvoirs de tous et pouvoirs de chacun, pouvoirs politiques et pouvoirs qui concernent la vie en société. Le principe de la république, ce sont les droits et leur égalité ; si l’on admet les principes de 1789 (tel est le cas en France), ces droits se divisent en droits de l’être humain et droits du citoyen. Entre ces deux ensembles de droits, la relation est simple : les seconds peuvent varier suivant les temps et les lieux (je pense notamment aux évolutions techniques, qui peuvent entraîner la création de nouveaux droits), mais jamais au point de contredire ou d’annuler ou de liminer les premiers. Ceux-cl, en effet, sont réputés invariables et valent pour espèce humaine tout entière. Ce que j’appelle la réversibilité signifie que chaque pouvoir démocratique est à la fois garanti, exprimé et délimité par un droit républicain ; en retour, un droit n’est républicain que s’il garantit, exprime et delimite un pouvoir démocratique. Pas de pouvoirs sant droit, pas de droit sans pouvoirs. [...]

Celui qui ne vote pas n’est pas moins souverain que celui qui vote. Le droit de vote inclut le droit de ne pas voter.

L’abstention massive est le symptôme d’un mal, plus qu’un mal en soi. Mais quant à dire de quol elle est le symptôme, j’invite à la prudence. En France, on ne peut pas passer sous silence le refus de souveraineté qui hante les politiques de métier. Tout se passe comme si cette souveraineté qui leur est confiée, en tant que représentants du peuple, ils se hâtaient de s’en décharger sur d’autres puissances, de plus en plus anonymes - corps intermédiaires, administrations, marchés, climat, nature humaine, etc. L’abstention des électeurs reflète l’abstention des élus. [...]

La grande différence entre le social et le sociétal concerne la question de l’inégalité. Dans un mouvement social, la question de l’inégalité est première ; c’est par rapport à elle que se définissent les groupes qui s’opposent. Le constat d’inégalité vient d’abord, l’affirmation identitaire vient après. [...]

On a oublié combien [la IVe République] souhaitait se défaire de l’héritage républicain en matière scolaire. Je suis en tout cas frappé par la reprise de plus en plus fréquente d’un aphorisme qu’Emmanuel Macron aurait prononcé en décembre 2017, devant quelques dignitaires écclésiastiques : "La République est laïque ; la société ne l’est pas" [1]. Il synthétise, à plus de cinquante ans de distance, la charte du Mouvement républicain populaire (MRP), pilier de la IVe République [2]. [...] Ce projet se résume ainsi : l’Ecole n’a pas à consolider la République, mais à complaire à la société telle qu’elle est (version conservatrice) ou telle qu’elle devrait être (version progressiste). [...]"



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