Revue de presse

"Aux musulmans de vite réformer l’islam" (C. Habib, Le Monde, 15 juin 16)

Claude Habib, essayiste et professeur de littérature. 19 juin 2016

"Cela n’a rien à voir avec la religion. " Cette déclaration du père d’Omar Mateen, Mir Seddique, a été reprise en boucle. Elle ressemble à celle de l’imam d’Orlando, qui s’est rendu très vite sur les lieux de la tuerie. Lui aussi a déclaré que ce massacre n’avait rien à voir avec l’islam. Le père d’Omar Mateen est un Afghan, impliqué politiquement : il soutenait les talibans et critiquait le Pakistan. Il aurait même essayé de se présenter à une élection présidentielle à Kaboul. Quand il déclare que son fils a agi par homophobie, cherche-t-il à donner au crime des circonstances atténuantes ? Va savoir. La tolérance talibane en matière de mœurs n’est pas notoire.

De la Russie de Poutine à l’Afrique en passant par le monde arabe, la haine de l’Occident se confond avec la réprobation des mœurs occidentales, comme si la joie de vivre insultait leur misère, comme si la détente et les plaisirs permis formaient une offense au sérieux de l’existence. Tout le monde n’a pas compati à l’attentat de Bali qui visait des jeunes en train de danser. Le monde entier ne pleurera pas sur tant de morts homosexuels. Cela, Mir Seddique le sait. Plusieurs heures après le massacre, l’attentat a été revendiqué par une branche de l’Etat islamique. Jusqu’à ce jour, l’Etat islamique n’est pas mythomane : ce qu’il revendique, il l’a toujours fait. Est-il encore possible de soutenir que l’Etat islamique n’a rien à voir avec l’islam ? Ce n’est pas une homonymie, c’est une prétention agissante : l’Etat islamique revendique le monopole sur l’islam, il affirme être plus fidèle au Coran que la masse des musulmans.

Face à cette prétention despotique, la tâche de tous les musulmans progressistes ne fait pas de doute : il faut remettre sur le métier l’interprétation du Coran, il faut d’urgence éradiquer tout prétexte à la violence. Une telle révision du texte n’est pas un renoncement à l’islam, c’est la condition de sa préservation. Si, comme certains l’affirment, le texte est intangible, comment éviter que ne se produisent des amalgames ? Comment éviter que la peur se propage, si rien ne certifie que la foi musulmane soit sans danger pour la vie d’autrui ? Tant que cette réforme n’aura pas eu lieu, l’islam dans son ensemble continuera de susciter l’inquiétude ou le rejet.

Il va de soi qu’il faut distinguer, dans toutes les confessions, les bons des méchants. Chacun le comprend, la plus élémentaire justice le requiert. Mais comment opérer cette distinction lorsqu’un homme soi-disant pieux commet soudain le pire en s’imaginant purger la terre du vice ? Quand tel adolescent charmeur, ou tel employé sans histoire se mue tout à coup en bras armé d’un dieu vengeur ?

C’est un fait, des musulmans tuent au nom de l’islam. Il faut donc qu’il change, dans son propre intérêt. Car dans le monde sécularisé, la raison d’être des religions est de favoriser la possibilité du bien. La véritable emprise de la religion, ce n’est pas la masse des croyants, ni la hauteur des minarets, ni la richesse extravagante des lieux de pèlerinage. La véritable emprise d’une religion, c’est d’aider l’homme à être bon pour les autres et pour lui-même. Si l’on croit au progrès moral de l’humanité, il faut conclure qu’une religion dont certains s’inspirent pour accomplir des crimes est une religion sans avenir. Une telle religion est vouée à se réformer ou à disparaître, comme ont disparu tous les cultes cruels.

Pour les extrémistes, châtier l’Occident est le but déclaré. Il se peut que la peur devienne irrépressible : peur de cette ouverture qui nous caractérise, peur de l’ennemi qui s’infiltre, rejet du melting-pot qui a fait l’Amérique. " Daech vote Trump ", commentait Caroline Fourest. Elle voit juste. On a du mal à comprendre cette politique du pire. Elle est sous nos yeux. Ceux qui sont entrés en guerre, et ceux qui les rejoignent en pensées ou en actes vont toujours et partout favoriser ce qui pousse au conflit. Ceux qui se vivent en guerre sont entrés dans une autre temporalité : ils aspirent à l’issue finale. Il faut faire un effort pour imaginer le point de perversion morale où sont arrivés ceux qui veulent la guerre et qui l’attisent. Rester libres, c’est ne pas vouloir ce qu’ils veulent et ne pas se laisser agir par eux. Mais c’est y résister sans détourner les yeux."

Lire "Aux musulmans de "remettre sur le métier l’interprétation du Coran"".


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