Revue de presse

Attentats du 13 novembre 2015 : "On leur voit l’âme" (Y. Haenel, Charlie Hebdo, 14 sept. 22)

Yannick Haenel, écrivain. 18 septembre 2022

[Les éléments de la revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Emmanuel Carrère, V13, éd. P.O.L., sept. 2022, 368 pages, 22 €.

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Lire "On leur voit l’âme".

"En même temps que le second tome des chroniques du procès des attentats du 13 novembre 2015 que Sylvie Caster a tenues pour Charlie avec Lorraine Redaud, Xavier Thomann et les dessinateurs Emmanuel Prost, Corentin Rouge et Benoît Springer  ; et en attendant le livre de Sylvie Caster 13 Novembre, à ­paraître en octobre aux éditions Les Échappés, vous pouvez lire V13, d’Emmanuel Carrère (éd. P.O.L).

Carrère est un écrivain direct, rapide et clair. Lorsque je suivais le procès des attentats contre Charlie et l’Hyper ­Cacher, je ne cessais de me demander quelle était ma place, et s’il fallait vraiment que j’en trouve une (écrire implique pour moi de troubler l’idée même de place)  ; Carrère, quant à lui, est net : « Je n’ai pas été touché par les attentats, personne ne l’a été dans mon entourage. Par contre, je m’intéresse à la justice. »

Il dit aussi qu’il s’intéresse aux religions, à leurs « mutations pathologiques ». Il pose cette question fondamentale : « Quand il s’agit de Dieu, où commence la folie  ? »

Son livre, qui reprend ses chroniques pour L’Obs en les augmentant, compose un récit à couper le souffle. C’est parfois insoutenable, et c’est passionnant, comme le sont toujours les vies bien racontées.

J’aime particulièrement quand, parlant d’Alice et d’Aristide – un frère et une sœur, elle, voltigeuse dans un cirque, et lui, rugbyman professionnel, tous deux survivants des terrasses, et grièvement blessés –, Carrère dit : « Qu’ils nous parlent, c’est déjà la justice. » Voilà : la justice est une écoute. Écouter vraiment la parole des autres, c’est la grande chose.

Je crois d’ailleurs que la justice est une approche de l’empathie, et l’empathie une approche de la justice. En tout cas, tous ceux qui ont assisté aux procès pour terrorisme de ces deux dernières années s’accordent à dire que c’est moins l’enquête criminelle elle-même (et le jugement qui s’ensuit) qui les aura requis que les témoignages des parties civiles.

Carrère parle de leur « intensité effarante », il dit qu’il s’agit à chaque fois d’« expériences extrêmes de mort et de vie », il écrit : « Ce ne sont pas des faits qui s’énumèrent et s’épuisent mais des voix qui se déploient. » Il a cette formule que je me répète avec gratitude, car il me semble que c’est exactement ça, et la justesse des autres me rend heureux : « On leur voit l’âme. »

À la fin de son livre, Carrère parle de deux avocats qu’il a admirés durant le procès, Negar Haeri et Xavier Nogueras. Il dit, et j’aime bien cet humour culotté : « Quand je commettrai un crime, c’est à eux que je demanderai de me défendre. » Il rapporte aussi les paroles de l’extraordinaire avocate générale Camille Hennetier : « L’effroi, c’est la disparition du rideau derrière lequel se cache le néant, qui permet normalement de vivre tranquille. Le terrorisme, c’est la tranquillité impossible. » Rien à ajouter."


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